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Une rencontre sur la guerre d’Algérie au lycée Clément Ader de Tournon-en-Brie
lundi 17 février 2025, par
L’ONACVG (Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre) organisait le 7 février 2025 une rencontre de témoins au lycée Clément Ader de Tournon-en-Brie.
Nous sommes intervenus devant deux classes terminales de spécialité HGGSP (Histoire-Géographie, Géopolitique, Sciences Politiques) particulièrement bien formées et motivées, et aussi devant une classe de terminale générale. A total une soixantaine d’élèves, dans un grand amphithéâtre, encadrés par un professeur Madame Morgane Rochat, qui avait reçu une formation spécifique d’une journée avec des interventions de l’historien rattaché à l’ONACVG Abderahem Moumen, l’historien Tramor Quemeneur et l’Inspecteur général d’histoire-géographie Benoit Falaize. Quatre autres professeurs de l’établissement avaient voulu assister à cette séance. Selon le format habituel de l’ONACVG, et que je m’efforce de reprendre quand je suis l’organisateur, il était prévu l’intervention d’un indépendantiste, d’un pied-noir, d’un harki et d’un appelé, pour une durée de près de deux heures avec pour chacun un exposé d’une quinzaine de minutes suivi par des questions des élèves.
Malheureusement le harki pressenti était indisponible et c’est donc par une vidéo de substitution que nous avons pu voir et entendre Messaoud Guerfi qui témoigne souvent avec moi.
Je reprends ci-dessous les points forts de ces témoignages sans prétendre, à loin près, à l’exhaustivité puisque j’ai souvent eu l’occasion de relater leur parcours dans des comptes rendus antérieurs.
Emma Coutin de l’ONACVG assure une introduction en rappelant que cette transmission de mémoires plurielles est souhaitée par le président de la République et que cela fait partie aujourd’hui des missions de l’ONAVG. Chacun sait que ces mémoires impactent fortement la société françaises. Dans un but de vérité et d’apaisement elles doivent être entendues, discutées et respectées.
Messaoud Guerfi (sur la base de la vidéo transmise). Issu d’une famille de cultivateurs et de commerçants, son père était fonctionnaire, Messaoud est réquisitionné par l’armée après avoir passé le brevet, pour refonder une école qui avait été détruite par le FLN. Sa famille payait l’impôt à la France mais aussi au FLN pour avoir la paix. Son père avait fait la seconde guerre mondiale avec les Français et en entendant un discours du général de Gaulle il l’avait applaudi. Cela lui valut une condamnation à mort et un jour qu’il passait en voiture il fut tué et brûlé par une fusillade avec 6 autres personnes de sa famille.
Au moment de faire son service militaire, Messaoud devait partir en Allemagne. Il a plaidé son cas en évoquant la nécessité de continuer à aider sa mère qui devait encore élever des enfants en bas âge. On accepta sa demande. Il signa son engagement de harki ce qui lui permit d’obtenir une rémunération, de continuer à faire la classe et de rester dans le village près de sa mère. Après le cessez-le-feu il fut interrogé par le FLN sans qu’il soit menacé mais il n’en fut pas de même après l’indépendance où, le 5 juillet il fut arrêté, enfermé et très violemment torturé.
Il put grâce à sa mère et à un officier français, s’échapper, franchir la frontière avec la Tunisie et rejoindre la France où il s’est très bien intégré.
Lalia Ducos est née à Cherchell. Sa mère était allée à l’école primaire mais son père, orphelin dès la naissance, n’a reçu aucune instruction. Aller à l’école pour une arabe était assez rare mais elle a eu cette chance. Bonne élève, au sortir de l’école primaire on a voulu l’orienter vers une école ménagère comme tous les « indigènes » à cette époque. Ses parents refusèrent cette imposition et elle a pu entrer au collège à Blida et c’est dans cette ville qu’elle découvrit la pauvreté des arabes qui s’opposait à la richesse relative des européens. Toutefois, malgré un fort sentiment de discrimination, comme elle était bien habillée et non voilée elle a pu échapper aux insultes racistes. Ensuite, pensionnaire dans un lycée franco-musulman à Alger, elle a pu s épanouir parmi des camarades chaleureux.
Lorsqu’elle a trouvé un emploi au service de l’état-civil à la mairie de Blida elle a pu à nouveau observer la pauvreté de beaucoup d’habitants de la ville mais elle a bénéficié d’une bonne ambiance au travail et du respect de ses collègues.
En 1958, la ville est encerclée par des chars. Son père est fait prisonnier. Sa famille ne sait pas où il est et ne peut le voir qu’après un délai de 40 jours. Il a été sévèrement torturé et c’est à peine si sa famille peut le reconnaître.
En revenant du travail elle assiste à un attentat qui devant elle se traduit par la mort de deux hommes. Traumatisée, elle décide avec sa famille de partir en France où elle poursuit des études et devient jeune fille au pair chez une famille aisée qui l’a bien traitée.
Dès l’indépendance elle a regagné l’Algérie pour contribuer au développement de la nouvelle nation algérienne et elle s’est engagée dans des mouvements féministes.
Elle a aussi épousé Jean-Paul, pied-noir, qui dès ses études à Alger a épousé la cause indépendantiste.
Héliette Paris . Après la conquête qui débuta en 1830 on a fait venir de France mais aussi de toute l’Europe des personnes afin d’exploiter les nouvelles terres conquises. On accordait des terres aux volontaires, on signait un contrat de 5 ans avec eux et s’il était rempli ils devenaient propriétaires des terres allouées. C’était le plus souvent des personnes miséreuses qui souhaitaient tenter l’aventure pour un meilleur destin. Ce fut aussi parfois des exilés politiques. L’ancêtre d’Héliette, qui était issu d’une famille de hobereaux, quitta la France en raison d’un désaccord politique. Nous étions en 1848, on lui attribua des terres dans la Mitidja. Héliette est donc née dans une famille de colons et en constitue la cinquième génération. Elle a publié les chroniques de sa famille dans un beau livre intitulé « Les orangers de la Mitidja ». Ses souvenirs d’enfance les plus heureux sont liés à la tendresse et la chaleur que lui dispensaient les employés et ouvriers de ses parents qui étaient hébergés sur les terres de la ferme. Elle était fille unique, ses parents étaient très occupés et c’est donc avec les enfants des familles musulmanes qu’elle jouait, et elle était souvent avec leurs parents qui la chérissaient et la protégeaient.
Elle allait à l’école et parmi les élèves on comptait plus d’Arabes ou de Berbères que d’Européens.
Quand le temps fut venu d’aller au lycée à Alger ses parents ont pu y acheter un appartement et c’est là qu’elle a été le témoin, de plusieurs attentats déclenchés d’abord par le FLN et ensuite par l’OAS.
Cela entraina son départ précipité vers la France où elle ne peut oublier le très mauvais accueil reçu par ses parents et elle même, à Marseille puis à Paris quand elle a suivi des études à la Sorbonne. A cette époque il ne faisait pas bon d’être pied-noir. C’est pourquoi, pour éviter d’être stigmatisée elle dut s’inventer, pour ses camarades d’études, une histoire plus compatible avec l’atmosphère du moment.
Questions d’élèves
– Est-il plus facile et plus agréable de témoigner devant des élèves que face à une caméra ou un micro ?
- J’aurais voulu poser cette question au harki mais à défaut je peux la poser à l’appelé. Ressentez vous, après avoir participé à cette guerre, de la rancœur ou/et de la culpabilité ?
– Pourquoi témoignez-vous dans les collèges et les lycées ? Devoir de mémoire, devoir de transmission ? Dans quel but ?
- On parle d’un long silence des appelés et aussi d’autres acteurs de cette guerre. La parole aujourd’hui semble se libérer. Pouvez-vous commenter ? Pourquoi intervenez-vous dans les établissements scolaires ?
– Croyez-vous que votre témoignage est utile à la société ?
Christian Travers
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre
