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Témoignages sur la guerre d’Algérie au collège Olympe de Gouges à Noisy-le-Sec le 12 mai 2026

mardi 19 mai 2026, par Michel Berthélemy , Christian Travers

Par Christian Travers

C’est à l’initiative de Jacques-Olivier David qui dirige l’association « Témoins de Paris » que j’ai été invité, en collaboration avec le professeur d’histoire géographie Hugo Mélonnière, à organiser une séance de témoignes sur la guerre d’Algérie au collège Olympe de Gouges à Noisy-le-Sec.

J’avais pu obtenir l’accord de Rahim Rezigat, jeune militant FLN en France pendant la guerre, mais en raison de l’emploi du temps chargé ou de fatigue excessive de mes interlocuteurs pressentis, je n’avais pas pu obtenir la participation d’un Pied-noir et d’un Harki comme je le fais habituellement et comme je l’aurais souhaité.
Notre intervention à deux seulement a permis de disposer de plus de temps pour la séquence de questions de élèves et les réponses que nous avons pu développer. Ce fut un beau moment.
Un autre professeur d’histoire géographie, Monsieur Mathieu Benoit était présent, et la principale du collège Madame Aziza Ben-Hajjou avait tenu à nous accueillir.
Nous avions face à nous, deux classes de 3e pour un total de 45 élèves.
Il est inutile que je m’attarde sur les parcours et les interventions préliminaires de Rahim et Christian. Ils ont souvent témoigné ensemble et de précédents comptes rendus ont permis de les évoquer.

Voici les questions des élèves que j’ai pu noter et les réponses apportées :

- Monsieur Travers, dès l’âge de 14 ans, précisément au moment où l’insurrection algérienne s’est déclarée, votre conviction été clairement établie. Vous étiez contre cette guerre, et pourtant vous y êtes allé. Pourquoi ?
En effet pour moi, combattre un peuple qui n’aspirait qu’à se soustraire du joug de la colonisation et des injustices qu’il subissait n’était pas légitime. Cela ne pouvait conduire qu’à un fiasco. A 20 ans, naturellement, cette conviction s’était encore renforcée. Pour autant je me suis soumis aux ordres de la République. Tous les gouvernements de l’époque, élus démocratiquement, souhaitaient garder les départements algériens. « L’Algérie c’est la France » disait François Mitterrand. Je me suis soumis aux ordres, je n’avais pas trop le choix, j’ai cru que c’était mon devoir de citoyen, mais j’ai réitéré mon apposition à cette guerre en toutes occasions…et c’est comme cela que j’ai été affecté à un poste d’instituteur en Algérie, mais hélas cela n’a pas duré aussi longtemps que je l’aurais souhaité.

- Monsieur Rezigat pourquoi n’avez-vous pas fait votre service militaire ?
J’ai d’abord été détenu pour mes sympathies, et plus encore, pour le FLN, pendant près de trois ans aux camps du Larzac et de Thol. Et lorsque que j’ai été libéré j’ai découvert que j’avais été appelé à faire mon service militaire. Pour moi, il n’en était pas question. J’ai fui en Allemagne.
Je peux souligner ici un paradoxe. Les Algériens (on disait surtout les musulmans d’Algérie) n’avaient pas les mêmes droits que les européens d’Algérie, mais ils avaient le devoir d’aller faire la guerre en 1914 comme en 1939. Et aussi , contre leurs frères en Algérie.

- Monsieur Travers et Monsieur Rezigat pouvez-vous, chacun à votre tour évoquer votre quotidien pendant la période de la guerre ?

Christian : Je suis resté 27 mois en Algérie et pour moi il convient de distinguer 4 moments :
 ma formation à Miliana : comme artilleur pendant 4 mois que j’ai vécus comme un enfer. Discipline stricte, marche au pas humiliante dans une cour sous un soleil de plomb, punitions, maniement des armes, couchage et formation théorique dans une immense caserne.
 mon travail d’instituteur : dans des baraquements construits à la périphérie d’un camp de regroupement et d’une SAS. Trois classes, trois instituteurs. Je m’occupais des petits, 70 ou 80 élèves…La journée commençait par des soins donnés aux élèves. Plaies diverses et surtout gouttes dans des yeux purulents. Le médecin de la SAS nous fournissait le matériel et pouvait intervenir pour les cas graves qu’on lui signalait. J’ai demandé à mes parents de m’envoyer des livres de pédagogie. Avec les deux autres instituteurs nous faisions de notre mieux.
Il m’est arrivé d’être invité le soir dans des familles. J’ai commencé par y aller avec un pistolet que je cachais sous mes fesses en m’asseyant mais j’ai vite compris cette inconvenance et je l’ai abandonnée.
 mon travail de canonnier : Près du barrage du Maroc nous intervenions en appui d’autres unités militaires, qui la nuit, faisaient des embuscades pour empêcher le passage des moudjahidin et surtout des munitions. Le matin, levé très tôt, en période estivale nous creusions des soutes à munitions, protégions nos canons et notre campement. L’après-midi nous étions tranquilles, quelques corvées, pour aller chercher de l’eau, ou du sable dans une rivière. La nuit, souvent, nous tirions au canon. Nous avons occupé plusieurs campements. Nous avons d’abord logé dans des gourbis abandonnés par leurs habitants, ou chassés par l’armée française, que nous aménagions sommairement, mais aussi sous de grandes tentes (plus de 20 par tentes), et nous construisions alors des logements en dur - pour le poste de commandement et les officiers – et des soutes et des protections...
 Après le cessez- le-feu, il n’était plus question de tirer au canon. Nous avons déménagé vers plusieurs positions assez confortables occupées précédemment par des fusiliers marins et même après l’indépendance nous avons été hébergés dans une caserne située dans le port de Nemours. En dehors de l’appel du matin et du soir, aucune contrainte. On se baignait dans le port et je prenais mes repas du midi dans un petit restaurant arabe de la ville. Chaque jour notre espoir de prendre un bateau pour le retour était repoussé. Ce fut très long.

Rahim : Plusieurs étapes également :
 Je suis arrivé en France à Saint-Etienne à l’âge de huit ans chez un grand frère qui tenait un hôtel avec café. Je suis allé à l’école j’aidais mon frère et comme progressivement je suis devenu plus instruit que la plupart de ceux qui étaient logés dans l’hôtel je rendais de grands services : traduction, aide pour les démarches administratives, écrivain public. J’étais très estimé pour cela.
Plus tard j’ai appris qu’on me confiait des missions de transport. On me fixait l’endroit ou aller et l’on avait placé dans les sacoches de mon vélo des messages ou des objets dont je ne connaissais pas l’usage qui en serait fait.
 Dans les camps du Larzac où nous étions détenus il n’y avait pas de tortures mais des humiliations, des conditions de logement et de nourriture déplorables. Mais je garde le souvenir indélébile d’une formidable solidarité. C’est là que j’ai appris à écrire l’arable et j’ai aidé de nombreux prisonniers à apprendre le français, j’ai renforcé mon adhésion aux objectifs du FLN.
 J’ai été témoin des massacres du 17 octobre 1961. Je venais d’être libéré des camps, je logeais dans un hôtel surpeuplé d’Algériens et j’avais trouvé un travail. Lorsque j’ai voulu rejoindre la manifestation qui avait été décidée pour s’opposer au couvre feu imposé par le préfet de police Papon, des manifestants qui avaient été avertis de la brutale répression et qui revenaient vers la banlieue où ils résidaient, m’ont dissuadé d’y aller.
Notre hôtel était cerné par la Police. Je me suis réfugié dans un parc et avec un ami j’ai pu me cacher pendant la nuit dans les fourrés. Les massacres ont entraîné 2 ou 300 morts, parfois jetés dans la Seine.

Monsieur Travers, comment vos parents ont-ils réagi lorsque vous avez été incorporé alors qu’ils savaient que vous courriez des risques ?
Voir un de ses enfants partir à la guerre est bien difficile pour des parents. Mais l’histoire récente avait montré qu’elles n’étaient pas rares. 1970, 1914 1940, et celle-ci ne portait pas ce nom. Si plusieurs centaines de milliers d’Algériens sont morts pendant cette guerre il n’y en a eu que, si l’on peut dire, quelques dizaines de milliers du côté français. C’est trop, bien sûr, mais le risque était mesuré.

Monsieur Travers quand la première fois on vous a ordonné de tirer au canon avez vous hésité ?
Je suis là pour vous donner un témoignage authentique, sincère, même s’il peut être porteur de honte, vous faire percevoir que dans certaines situations, ce n’est n’est pas simple, que parfois on peut être entraîné à commettre des actes contraires à la morale et à ses convictions. L’obéissance aux ordres, la routine, peuvent conduire un citoyen « normal » à commettre les pires méfaits. Dans l’environnement où je me trouvais on ne se posait pas de questions. Oui, j’ai obéi sans me révolter. C’était mon métier. C’est pourquoi je vous dis aujourd’hui, pensez par vous même, résistez, indignez-vous, n’ayez pas peur.
« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui regardent et qui laissent faire » disait Albert Einstein.

Monsieur Rezigat avez-vous connu de personnes ayant préparé ou commis des attentats ?
Oui bien sûr, il y en a eu envers les Français mais aussi, nombreux, en France entre entre les partisans du MNA et ceux du FLN. Le « téléphone arabe » fonctionnait. Oui, j’en ai connu lorsque j’étais à Saint-Etienne où une forte rivalité existait.

Monsieur Rezigat et Monsieur Travers, que pensez-vous des relations entre l’Algérie et la France ? Nous pouvons répondre ensemble car nous partageons les mêmes idées à ce sujet. Il faut distinguer entre les gouvernements et les peuples. Le gouvernement algérien encore dominé par l’armée tient par le ciment que constitue la mémoire qu’il en fait de la guerre de libération. Il entretient le souvenir héroïsé de la guerre dont découle une hostilité envers la France.
Les gouvernements français n’ont pas encore reconnu pleinement les exactions commises par les dirigeants de la France durant la colonisation et pendant la guerre d’indépendance. C’est certainement un obstacle à une réconciliation.
Le peuple algérien garde en mémoire les injustices et les humiliations subies mais il en désigne la responsabilité sur les gouvernements de l’époque et dans sa majorité il est prêt à la fraternisation. Nous partageons une histoire commune. Nous avons eu et avons encore une langue commune. Les rives nord et sud de la Méditerranée ne sont pas très éloignées et dans le monde d’aujourd’hui des alliances sont nécessaires. Les nombreux Algériens qui sont établis en France et parfois s’y sont mariés témoignent des liens très forts qui perdurent. Il n’y a plus qu’à renforcer un destin commun, bénéfique des deux côtés de la Méditerranée.
Il faut souligner que les Français qui voyagent en Algérie sont toujours bien accueillis alors qu’en France l’islamophobie, des positions racistes et la montée politique de l’extrême droite peuvent rendre ici et là des situations difficiles.
Nous tentons de contribuer l’un et l’autre par des rencontres et en participant à de nombreuses manifestations à renforces les liens entre les deux populations.

Monsieur Rezigat, après la guerre, après que l’Algérie ait accédé à l’indépendance pourquoi n’êtes vous pas revenu en Algérie ?
Je vis en France depuis l’âge de 8 ans. J’y ai fait mon trou peut-on dire. J’en ai adopté les modes de vie et je les apprécie, j’y ai travaillé, j’ai épousé une française mais je n’ai pas oublié mes racines et je me sens comme un Algérien en France.

Monsieur Travers qu’avez-vous éprouvé au moment ou l’Algérie a accédé à l’indépendance ?
C’était un aboutissement qui correspondait à mon souhait le plus profond. Je me réjouissais de ce que la guerre était finie, de ce que les Algériens avaient accédé à la liberté. Je m’interrogeais sur ce qu’ils feraient de celle-ci.
J’étais présent en Algérie lorsque le 5 juillet l’indépendance a été déclarée et ce n’est pas sans émotion et sans un sentiment ambivalent que, dans la petite unité où je me trouvais, j’ai vu descendre de son mat le drapeau français et voir monter celui de l’Algérie.

Christian Travers

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