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Témoignages sur la guerre d’Algérie au collège Alfred de Vigny de Courbevoie
lundi 26 mai 2025, par ,
Par Christian Travers
C’est à l’initiative de l’ONACVG que quatre témoins ont été invités à livrer leurs témoignages sur la guerre d’Algérie au collège Alfred de Vigny de Courbevoie, la matinée du 23 mai 2025.
Nous étions devant les élèves de la classe de Madame Nathalie Allo, la professeure d’histoire et géographie, et le principal, Monsieur Jezequel. Ce dernier et le principal adjoint ont tenu l’un et l’autre à venir nous remercier pour notre intervention.
Étaient présents : Madame Emma Coutin et Monsieur Xavier Dubois, tous deux référents régionaux pour la mémoire en Ile-de-France pour l’ONACVG, Madame Kelly O’Donnel directrice de l’ONACVG pour les Hauts-de-Seine et Madame Gabriella Madureira Lopes son adjointe…
Les interventions des témoins se sont déroulées selon le format habituel de l’ONACVG : intervention de chacun pendant 10 à 15 minutes, sans interruption, et réponses aux questions des élèves.

Brève introduction de Xavier Dubois qui évoque la différence entre une histoire qui tente de faire référence, et les mémoires qui par définition sont multiples et diverses en raison des origines et du vécu de chacun. Il évoque aussi la complexité de cette guerre où dans les deux camps des confrontations se sont manifestées.
La parole a ensuite été donnée aux témoins : Serge Carel, ancien harki, Nicole Ferrandis, pied-noire, Lalia Ducos, indépendantiste, et moi-même, ancien appelé.
J’ai souvent témoigné en compagnie de Serge Carel et de Lalia Ducos et par conséquent il m’a semblé inutile de développer ce que l’on peut trouver dans de précédents compte-rendus, disponibles sur ce site. L’exposé de Madame Ferrandis, que je rencontrais pour la première fois, sera un peu moins sommaire. Cet allégement permettra d’accorder une meilleure place à la deuxième séquence consacrée aux questions des élèves.
Quelques mots sur les intervenants
Serge Carel. Il avait 17 ans en 1954. Son père avait fait la guerre au côté des Français et il était garde-chasse au moment de la guerre. Son frère, après avoir combattu en Indochine, faisait la guerre contre l’ALN. Dans cette situation insurrectionnelle il n’y avait pas de place pour les indécis. Il fallait choisir son camp. Il n’a pas hésité. S’engager comme harki était pour lui une évidence. Un autre choix aurait été trahir la France.
Nicole Ferrandis . Elle est née en 1951 à Alger et a dû quitter l’Algérie en 1962. Sa famille était en Algérie depuis 4 générations. Elle ne connaissait pas la métropole. De famille modeste, son père était chauffeur de taxi, elle habitait Bab-El-Oued. Sa famille menait une vie simple. On allait à la plage le dimanche…
Elle évoque les malheurs engendrés par le soulèvement. Les attentats, le cortège d’horreurs, la méfiance qui s’installe dans la population, l’égorgement des « musulmans » qui refusaient de soutenir financièrement le FLN. Elle évoque aussi les revirements de la politique française. Du « je vous ai compris » à l’évocation de l’Algérie Française à Mostaganem puis l’annonce de l’autodétermination. De l’espoir à la déception. Et puis, les accords d’Evian, la révolte des ultras, la création de l’OAS et « la fusillade de la rue d’Isly » le 26 mars 1962 où des soldats tirent sur les manifestants. Deux de ses sœurs sont grièvement blessées.
Des enlèvements et des disparitions se succèdent.
En juin 1962 elle quitte l’Algérie pour la France et connaît les difficultés de s’intégrer dans un pays qui ne souhaitait pas la venue des expatriés.
En 1990 elle crée l’ « association des victimes du 26 mars 1962 » et obtient en 1999 que les noms des victimes civiles de la guerre d’Algérie soient également inscrits sur les colonnes du mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, situé Quai Branly, à Paris.
En 2022 elle obtient du chef de l’État la reconnaissance des massacres commis rue d’Isly.
Lalia Ducos. Née à Cherchell en 1941, elle est la fille d’un militant FLN qui fut arrêté et torturé par l’armée française. Bien que de milieu modeste elle a pu, de par sa volonté et le soutien de ses parents, bénéficier de bonnes études dans un lycée où les professeurs ne faisaient pas la différence entre les indigènes et les Pieds-noirs. Après la libération de l’Algérie elle s’est efforcée de faire valoir les droits des femmes dans son pays. Elle habite aujourd’hui en France avec son mari, Pied-noir qui a pris la cause des Algériens à l’occasion de ses études à Alger.
Christian Travers, ancien appelé.
Questions des élèves :
Monsieur Carel, vous nous avez dit qu’après la fin de la guerre vous avez été emprisonné et torturé dans des conditions atroces. Comment avez-vous pu vous évader ?
J’ai bénéficié de l’aide d’un membre du FLN. J’étais très proche du capitaine de mon unité, je luis servais d’interprète et de mes connaissances du terrain. J’avais eu l’occasion de plaider en faveur d’une famille qui soutenait le FLN pour qu’elle ne soit pas exagérément punie. Un membre de cette famille s’en est souvenu et j’ai bénéficié de sa complicité pour m’évader.
Mais j’étais en très mauvais état et j’ai très rapidement été repris… mais c’est une autre histoire.
Monsieur Travers avez-vous assisté à des violences, à des tortures perpétrées par des soldats français ?
Non j’ai eu cette chance. Je n’ai jamais assisté à ce genre de scène. Cela ne se pratiquait pas dans mon unité. Elle n’était pas généralisée. En revanche on ne peut nier qu’elle constituait dans de nombreux régiments une pratique indigne. En Algérie la torture a été enseignée, pratiquée, couverte par la hiérarchie et destinée à terroriser la population.
Monsieur Travers après avoir été instituteur vous avez appartenu à une batterie d’artillerie. Pourquoi tiriez-vous au canon sur la frontière au lieu de tirer sur des villes ou des villages ?
Le contrôle des frontières était très important. Les soldats de l’ALN allaient se former et s’entraîner au Maroc et en Tunisie qui étaient devenus indépendants et qui naturellement soutenaient la révolution algérienne. Il fallait les empêcher de rejoindre l’Algérie. Plus encore les armes fournies par des pays arabes et par ceux dépendant du bloc soviétique arrivaient dans ces deux pays. Notre mission était d’interdire le passage de ces munitions. La frontière était défendue par un barrage comprenant des barbelés, une clôture électrifiée, des mines et d’immenses projecteurs. De plus, des soldats se postaient en embuscade et notre « travail » consistait à leur apporter notre soutien.
Monsieur Carel, pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous portez de nombreuses médailles ?
C’est parce que j’ai combattu et que j’ai aidé la France dans la guerre d’Algérie. Je ne vais pas vous décrire et expliquer chacune d’entre elles mais certaines sont prestigieuses et celle-ci m’a été personnellement remise par le président Macron.
Chacun de vous peut-il nous dire ce qu’il pense de la tension qui existe entre l’Algérie et la France ?
Lalia : Après 132 ans de conquête atroce, de colonisation et d’humiliations il n’est pas facile d’oublier. La réconciliation exige beaucoup de diplomatie et l’on n’en prend pas le chemin.
Nicole : Il faudra du temps. La France et en particulier Emmanuel Macron ont reconnu beaucoup des exactions commises en Algérie. D’autres reconnaissances, voire de réparations, sont nécessaires mais de l’autre côté de la Méditerranée aucun geste réciproque n’est fait pour aller vers l’apaisement.
Serge : Des pas doivent être faits de chaque côté mais aucun n’est effectué du côté algérien. Quand reconnaîtra-t-on le massacre des dizaines de milliers de harkis qui ont été torturés et assassinés après l’indépendance alors que les accords d’Évian devaient garantir leur sécurité. Et les harkis qui vivent en France ne peuvent pas aujourd’hui retourner voir leurs familles et les tombes de leurs ancêtres.
Christian : Pour répondre à cette question il faut bien distinguer les relations entre les deux peuples et celle qui existe entre les deux gouvernements. Et cette distinction faite, aborder la question sur la façon dont cela se passe en Algérie et en France.
Tout français qui voyage en Algérie est étonné de la façon chaleureuse dont il est accueilli. Et c’est même le cas pour un ancien combattant. Aucun ressentiment, aucun esprit de revanche, aucune revendication. Un seul désir, la fraternité. En France la situation est plus contrastée. L’école est accueillante et beaucoup d’Algériens se sont faits leur place en France y compris dans des postes de cadres, de chefs d’entreprise et même en politique. Mais on ne peut nier que dans certaines catégories de la population le rejet de l’autre qui caractérise le racisme est bien présent.
En Algérie comme en France l’association que je représente est très engagée pour que s’établissent des relations chaleureuses et fraternelles. Nous le faisons en Algérie à travers le financement d’associations et par des voyages d’amitié et aussi en France en allant à la rencontre d’associations maghrébines afin d’y établir des liens.
Entre les gouvernements c’est plus compliqué. Depuis l’indépendance, plus de 60 ans, l’Algérie a construit un roman nationaliste qui repose sur l’héroïsme des Algériens qui ont combattu le colonisateur. Depuis, tout soulèvement populaire est maté en accusant la main de l’étranger, c’est-à-dire la France. Cela reste le ciment qui maintient un système dominé par l’armée et un pouvoir autoritaire à bout de souffle.
Cela ne facilite pas l’apaisement, et de son côté la France a encore beaucoup à reconnaître et à réparer.
Madame Ferrandis deux de vos sœurs ont été blessées en Algérie. Comment vont-elles ?
Leur vie a été brisée et à un moindre degré notre famille aussi. L’une reste lourdement handicapée.
Monsieur Carel, avez-vous retrouvé votre famille en Algérie et qu’est devenu votre frère qui a combattu en Indochine puis en Algérie.
Il est impossible pour moi de retourner en Algérie et je n’en ai pas envie. Mon frère a été reclassé dans la police en France après l’indépendance, puis il a émigré aux Etats-Unis, car il trouvait qu’il y avait trop d’Algériens en France…
Christian Travers
Édition par G C
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre