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Usage de la torture pendant la guerre d’Algérie
vendredi 25 avril 2025, par ,
par Annick Jullion, 4acg
Le collectif de l’Appel du 4 mars (http://appel4mars.fr) organisait récemment, à la Mairie de Paris, une rencontre-débat. L’objectif était d’appuyer la démarche engagée auprès du gouvernement, pour que soit reconnue la responsabilité de l’Etat dans le recours à la torture durant la guerre d’Algérie. Des invités de diverses origines, bien au fait des exactions commises, nous ont éclairés. Voici quelques moments forts extraits de l’enregistrement vidéo de François Demerliac.
« Plus de 60 années écoulées depuis la fin de la guerre d’Algérie, n’ont pas permis aux peuples des pays anciennement colonisés et au peuple français de construire une vision partagée de cette histoire tragique . La torture pratiquée, notamment pendant la guerre d’Algérie, a été non seulement couverte mais théorisée, enseignée, exportée sous la responsabilité de l’Etat français » C’est par ces mots que le collectif des 29 associations de l’Appel du 4 mars invite à la rencontre-débat du 19 mars 2025, à la Mairie de Paris. Après un mot de bienvenue de Geneviève Garrigos, conseillère de Paris et ex-présidente d’Amnesty International France, le débat avec la salle est introduit par deux tables rondes, en alternance avec trois projections
– Projection de L’Appel du 4 mars https://www.youtube.com/watch?v=okq...
– Projection de L’interview de Paul Teitgen https://www.youtube.com/watch?v=O3W... Secrétaire Général de la préfecture d’Alger au moment de la bataille d’Alger qui proteste et démissionne en constatant les exactions commises
– Projection du film d’animation Louisette, écrit par Florence Beaugé, qui évoque le viol de Louisette Ighilahriz, militante indépendantiste algérienne. Document projeté à Millau en novembre 2022 (voir GLL n°369) https://www.youtube.com/watch?v=-CN...
Témoignage de Stanislas Hutin
Ancien appelé de la guerre d’Algérie, Stanislas Hutin (4acg) témoigne : il est le premier à relater dans son journal de bord, les scènes de tortures auxquelles il assiste. En avril 1956, avec l’aide de son père, parlementaire à l’époque, il dépose son journal de bord sur le bureau du président René Coty. Lequel émet alors l’idée de ce qui deviendra plus tard, en 1957, sous le gouvernement de Guy Mollet ; la Commission de Sauvegarde des Droits et Libertés Individuels (comme quoi quand les gouvernements le veulent…) Puis les années 2000 connaissent un véritable « retour des mémoires ». Florence Beaugé alors journaliste au Monde, interroge Louisette Ighilahriz, militante indépendantiste algérienne, torturée et violée. La publication de l’interview dans Le Monde en avril 2000, sonne comme un coup de tonnerre : « Une algérienne portait de graves accusations, invitait la France à recouvrer sa dignité à retrouver ses esprits ». La même année Florence Beaugé rencontre les généraux de l’armée française, commanditaires de ces exactions, sur le mot d’ordre des autorités civiles : « la guerre par tous les moyens ». Interviews auxquelles se prêtent les généraux Massu, Bigeard, Aussaresses. S’ensuit l’Appel des douze, où 12 personnalités connues demandent officiellement au Président de la république de condamner la torture pendant la guerre d’Algérie. Et le 23 novembre 2000, la Une du Monde titre : « Torture en Algérie. L’aveu des généraux ». Puis à la fin de l’année 2000, une longue enquête est menée par le Monde sur les viols. A nouveau en 2022, Le Monde relance une enquête sur ce même thème, pour compléter le rapport Stora. Florence Beaugé invitée du débat, s’insurge : « 20 ans après le retour des mémoires des années 2000 , les aveux du général Aussaresses, les regrets de Massu, les méfaits de Jean Marie Le Pen dans la casbah d’Alger où il a oublié son poignard nazi, les faits d’armes du général Schmitt tortionnaire en chef à l’école Sarouy où le viol était couramment pratiqué, malgré l’Appel des douze, l’Etat français se comporte toujours, comme s’il s’était agi de quelques bavures, de dérapages d’individus isolés. Or le viol était la torture sans doute la pire qui soit infligée à une femme et il faisait partie d’un système »
Catherine Teitgen-Colly : une véritable autoamnistie a précédé les Accords d’Evian
Tous ces tortionnaires restent impunis. La juriste Catherine Teitgen-Colly, nièce de Paul Teitgen nous explique l’impunité dont ont bénéficié tous ces tortionnaires. Elle développe sur ce qu’il en a été du « détournement de la fonction d’amnistie » L’amnistie censée être au service de la paix civile est dévoyée pour couvrir les auteurs des infractions commises. D’après Catherine Teitgen-Colly, c’est une politique d’auto-amnistie qui est mise en place dès le lendemain des accords d’Evian par les décrets du 22 mars 1962 , un véritable « tour de passe-passe » sous la maîtrise complète des pouvoirs exécutifs successifs qui , au-delà de ces décrets et de mesures de grâces amnistiants, font adopter quatre lois en, 1964, 1966, 1968 et 1982 permettant de couvrir l’ensemble des exactions commises et réhabiliter complétement leurs auteurs. Il en est résulté une véritable omerta judiciaire : ces mesures d’amnistie étant systématiquement opposées aux plaintes des victimes (dont celle notamment relative à la disparition de Maurice Audin) tandis que l’interdiction du rappel des faits amnistiés a permis aux auteurs de ces exactions d’engager avec succès des procès en diffamation à ceux qui en faisaient état. C’est dire la nécessité plus que jamais actuelle du combat pour la vérité : nécessité de « dire et écrire » pour surmonter l’oubli. Il faut à cet égard saluer le combat pour la liberté d’expression que mena avec succès Florence Beaugé dans les procès engagés par Le Pen. Nécessité aussi au nom du droit à la vérité, de « connaître », et illustrée dans le combat menée pour l’ouverture des archives. Nécessité enfin de « nommer » en tant que tel le système de torture mis en place pendant la guerre d’Algérie, en allant donc au-delà. Et pour importante qu’elle soit, de la reconnaissance du recours à la torture dans des cas individuels ».
La Ligue des Droits de L’Homme représentée par sa présidente Nathalie Tehio, ainsi qu’Emmanuelle Jourdan–Chartier, présidente de la LDH de Lille, petite fille de Paul Teitgen, confirment tout cela. Par deux longs exposés très documentés, elles nous démontrent toutes les deux, combien cette reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans la torture, est indispensable aux droits de l’Humain.
Les consignes sans équivoque de Raoul Salan
Depuis 2007, les archives sont rendues accessibles. Or, les actions de torture étaient le résultat d’ordres écrits. L’historien Fabrice Riceputi cite différentes archives datant de 1957. Une note rédigée alors par le général Salan, donne des consignes concernant les interrogatoires des suspects algériens. Il y est demandé d’effectuer des « interrogatoires poussés à fond » d’interroger les prisonniers « avec le plus grand soin » ou encore de réaliser « un interrogatoire aussi serré que possible » Fabrice Riceputi revient sur la polémique qui a entouré les récents propos du journaliste Jean-Michel Apathie, pourtant soutenu par de nombreux historiens. Fabrice Riceputi considère cette polémique symptomatique du fait que la France serait « extrêmement loin d’assumer son passé. Elle a été capable de le faire avec le régime de Vichy dans la Shoah, avec l’esclavage, elle doit être capable de le faire avec la question de la colonisation »
Le droit humanitaire proscrit de manière légale l’usage de la torture. Rony Brauman, ancien président de Médecins Sans Frontières et ancien professeur associé à l’IEP de Paris précise les deux principes fondamentaux du droit humanitaire : le principe de discrimination (qui mène à épargner les civils et plus généralement les non-combattants) et le principe de retenue (guidé par la notion de proportionnalité). « Mais quand on dit cela, comment s’abstraire de la dure réalité terrifiante de Gaza où c’est précisément le contraire qui s’applique. Une totale négation de ce droit humanitaire lequel en est réduit à l’objet d’invocation : on appelle les Israéliens à faire preuve de retenue, on les appelle à ne pas oublier les droits humanitaires en faisant mine d’oublier que précisément la doctrine stratégique fondamentale est de s’abstraire de ce droit humanitaire ». Il signale aussi que, si tous les pays en guerre pratiquent la torture, il n’y en a qu’un seul (deux désormais, avec les USA…) qui ait légalisé la torture. En effet dès 1992, et bien que ce soit dans une période d’apaisement, la Cour suprême israélienne légalise la torture sous l’appellation délicate de « pression physique modérée » (à noter que le président de la cour suprême, porteur de cette décision, était le juge Landau, président du tribunal qui avait jugé Eichmann en 1961 à Jérusalem… raccourci de l’histoire). Rony Brauman revient aux tortures actuelles, celles pratiquées donc légalement par « un pays allié, considéré comme ami, qualifié comme seule démocratie dans la région ».
Les deux tables rondes se terminent sur l’intervention d’une jeune invitée : Laura Michelin représentant SOS Racisme. Elle évoque la nécessité de « croiser les regards et confronter les récits pour éviter que les blessures ne se transforment en murs infranchissables. Mais rappelle que rien ne se fera sans dialogue, transmission et justice » Au cours du débat, un professeur de collège regrette que la guerre d’Algérie soit peu abordée dans les classes. Christian Travers de la 4acg, en profite pour rappeler que la 4acg, organise depuis 2004 (date de sa fondation) des rencontres avec les élèves des collèges et lycées de France. A l’invitation des professeurs, se retrouvent là, un appelé, un indépendantiste, un pied-noir et un harki. Christian Travers ajoute « Plus les questions des élèves sont dérangeantes, plus ces témoignages sont utiles aux déconstructions et précisions nécessaires ».
En conclusion, l’association ACCA (Agir Contre le Colonialisme Aujourd’hui) par son président, Nils Andersson, confirme la détermination du collectif des 29 associations de l’Appel du 4 Mars : « L’établissement de liens fraternels avec les peuples des anciens pays coloniaux, de liens amicaux entre les jeunes de nos pays respectifs, passe par la reconnaissance de la responsabilité du gouvernement français de l’époque, dans le recours massif à la torture durant la guerre d’Algérie et de son implication dans l’enseignement de ces pratiques dans les écoles militaires en France et à l’étranger ».
Gravité du thème ? Impérieuse nécessité de l’action en cours ? En tout cas invités et public ont réfléchi ensemble trois bonnes heures durant. Les prises de positions, sans concession aucune aux ors de la République, laissent imaginer qu’il y aura une suite…
Annick Jullion, 4acg
Pour écouter l’intégralité du débat : https://vimeo.com/1067759146/353789a278
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre