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La langue française au banc des accusés : le butin que l’on veut abandonner

jeudi 6 août 2026, par Michel Berthélemy

Par La Rédaction – Le Matin d’Algérie - mercredi 29 juillet 2026

En Algérie, les langues n’ont jamais été de simples instruments de communication. Elles portent les stigmates de l’Histoire, les blessures de la colonisation, les rêves d’émancipation et les contradictions d’un pays qui cherche encore à définir son rapport à lui-même. Mais lorsque le débat linguistique cesse d’être un débat culturel pour devenir un procès d’intention, il révèle moins une réflexion sur l’avenir qu’une incapacité à regarder le passé avec sérénité.

Depuis quelques années, une volonté de reléguer le français au second plan s’exprime avec une vigueur nouvelle. Au nom de la souveraineté retrouvée, certains voudraient voir disparaître la langue de Molière des administrations, des universités, des médias et même de l’imaginaire collectif. L’anglais est alors présenté comme la langue de l’avenir, celle de la science, de la technologie et de l’économie mondialisée. L’argument pourrait sembler recevable si cette transition répondait exclusivement à des impératifs pédagogiques ou stratégiques. Or le discours qui l’accompagne est souvent d’une tout autre nature : il s’agit moins de promouvoir une nouvelle langue que d’en condamner une ancienne.

Le plus préoccupant n’est pas le désir d’apprendre l’anglais. Personne ne saurait sérieusement s’opposer à la maîtrise de la langue qui domine aujourd’hui les échanges scientifiques et économiques. Ce qui interroge, c’est cette étrange nécessité de fabriquer un ennemi linguistique, comme si l’avenir de l’Algérie dépendait de l’effacement d’une langue plutôt que de l’enrichissement de son patrimoine linguistique.

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Kateb Yacine avait pourtant trouvé les mots justes pour désamorcer cette querelle. Il qualifiait le français de « butin de guerre ». Cette formule n’avait rien d’une provocation. Elle renversait simplement le rapport de domination. Une langue ne demeure pas éternellement la propriété de ceux qui l’ont imposée. Lorsqu’un peuple se l’approprie, l’habite de ses imaginaires, de sa littérature, de ses douleurs et de ses espérances, elle cesse d’être un instrument de conquête pour devenir un espace de création.

Les plus grands écrivains algériens l’ont démontré. Ils ont écrit en français sans jamais écrire pour la France. Ils ont raconté les montagnes de Kabylie, les ruelles de Constantine, les plaines des Hauts-Plateaux, les douleurs de la guerre, les désillusions de l’indépendance et les rêves d’un peuple. Leur français ne ressemblait déjà plus à celui des salons parisiens. Ils l’avaient transformé, plié à leur sensibilité, enrichi de leurs images et de leurs rythmes. Cette langue était devenue algérienne autant que leurs œuvres.

Pourtant, dans certains discours contemporains, parler français suffit parfois à éveiller la suspicion. Le francophone est rapidement catalogué comme un nostalgique de « Mama França », un héritier culturel de l’ancien colon, voire un étranger dans son propre pays.

Cette assimilation est non seulement injuste, mais intellectuellement paresseuse. Elle réduit des millions d’Algériens à une caricature identitaire.

Une langue ne possède aucune morale. Elle n’est ni patriote ni traîtresse. Elle ne vote pas, ne colonise pas et ne libère personne. Ce sont les hommes qui lui donnent un usage. Confondre une langue avec le régime politique qui l’a diffusée revient à condamner un outil pour les crimes de celui qui l’a manié.

Le paradoxe apparaît avec encore plus d’évidence lorsqu’on propose de remplacer le français par l’anglais. Si l’argument repose sur le rejet d’une langue coloniale, alors pourquoi promouvoir une autre langue dont l’histoire est également indissociable de vastes entreprises impériales ? L’Empire britannique s’est construit par la conquête, tout comme d’autres puissances européennes. L’anglais s’est diffusé à travers des rapports de domination autant que par la mondialisation contemporaine.

Dès lors, le raisonnement perd de sa cohérence. On ne combat plus une langue parce qu’elle serait coloniale, mais parce qu’elle rappelle une colonisation particulière : la nôtre. La mémoire est légitime. Le ressentiment, lui, ne peut constituer une politique linguistique.

Cette contradiction révèle une idéologie à géométrie variable, où les principes changent selon l’objet qu’ils prétendent juger. Le colonialisme est dénoncé lorsqu’il parle français, mais semble devenir secondaire lorsqu’il s’exprime en anglais. Le critère n’est donc plus l’histoire des langues, mais la charge émotionnelle qu’on leur attribue.

Or une nation sûre d’elle-même ne craint pas les langues. Elle les accumule. Elle les maîtrise. Elle les met au service de son développement. Les grandes puissances n’ont jamais prospéré en réduisant leur horizon linguistique. Elles encouragent le plurilinguisme parce qu’elles savent que chaque langue ouvre une fenêtre supplémentaire sur le monde.

L’Algérie dispose déjà d’une richesse exceptionnelle : l’arabe, le tamazight, le français et, de plus en plus, l’anglais. Pourquoi transformer cette diversité en conflit permanent ? Pourquoi choisir entre plusieurs clés lorsque chacune ouvre une porte différente ?

L’avenir n’appartient ni au français ni à l’anglais. Il appartient aux sociétés capables de former des citoyens qui maîtrisent plusieurs langues sans que chacune d’elles devienne un test de loyauté nationale. La véritable souveraineté ne consiste pas à interdire des mots, mais à être suffisamment libre pour les utiliser tous.

Une langue ne menace jamais une identité solide. Au contraire, elle l’élargit. Renoncer au français ne guérira aucune blessure coloniale. Maîtriser l’anglais ne résoudra pas, à lui seul, les difficultés de notre système éducatif ou de notre recherche scientifique. Ces défis relèvent de choix politiques, pédagogiques et économiques, non d’un simple changement de vocabulaire.

Il serait temps de sortir des réflexes passionnels pour entrer dans une véritable réflexion stratégique. L’Algérie n’a rien à gagner en dressant ses langues les unes contre les autres. Elle a tout à gagner en faisant de chacune d’elles un levier de connaissance, d’ouverture et de puissance.

Une nation se grandit lorsqu’elle transforme les héritages les plus douloureux en ressources. C’est peut-être là que réside, aujourd’hui encore, toute l’actualité de l’intuition de Kateb Yacine : une langue conquise n’est plus une chaîne. Elle devient un butin. Et un peuple qui renonce volontairement à un butin s’appauvrit toujours un peu plus.

Bachir Djaider, Journaliste et écrivain

https://lematindalgerie.com/la-langue-francaise-au-banc-des-accuses-le-butin-que-lon-veut-abandonner/

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