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« Tout est rouge ! » : Récits d’un génocide en cours

mardi 13 janvier 2026, par Gérard C , Bernard Bessac

Par Catherine Coquio. 4 novembre 2025. 22 mn.
En attendant Nadeau. Numéro 231. Journal de la littérature, des idées et des arts. 05/11 – 18/11 2025

Proposé par Bernard Bessac

Après la sidération quotidienne des informations et images médiatiques, après les batailles de mots, les décryptages à l’emporte-pièce et l’échantillon des manœuvres prescriptives qui ont occupé et miné les espaces de parole publics, arrivent les premières approches historiennes de ce qui se déroule à Gaza et en Cisjordanie depuis le 7 octobre, et les réflexions sur le monde qui a rendu cela possible, qui y assiste ou y participe, et qui y survivra. La parole des concernés, si elle a tardé à se faire entendre, commence d’émerger, faisant apparaître des visages et des noms. Parallèlement aux écrits poétiques issus de la Palestine et de sa diaspora, paraissent en volume des témoignages et textes de survivants de l’extermination en cours, qu’on n’avait pu lire jusqu’ici qu’au coup par coup, le plus souvent grâce aux réseaux sociaux et à des associations de militants. On appréhendait ces récits. On avait raison. Là où nous entendions parler de bombardements, de déplacements, d’évacuations d’hôpitaux, ils nous font saisir de l’intérieur les réalités vécues, et on tremble.


Samar Yazbek | Une mémoire de l’anéantissement. Les Gazaoui.e.s racontent. Trad. de l’arabe (Syrie) par Sarah Rolfo. Stock, 336 p., 22,90 €

| Gaza raconte son génocide. Récits et témoignages. Trad. de l’arabe par Souad Labbize et Nadia-Leila Aïssaoui. Institut des études palestiniennes de Ramallah. En ligne.


« Tout est rouge ! Tout est rouge !  » C’est le cri que répète Mohamad Ayyash, cinq ans, lorsqu’on le retrouve, debout, après que l’explosion l’a fait « voler dans les airs » et atterrir sur un immeuble voisin, au camp de Jabaliya. Le même jour, 10 octobre 2023, sa mère, Nada, s’est elle aussi « envolée » quand deux missiles ont fait exploser l’immeuble où habitait sa famille, près de l’école de l’UNRWA où elle avait enseigné, tuant vingt-cinq personnes de sa belle-famille, du nouveau-né à la grand-mère qui le tenait dans ses bras.

Elle, elle s’est retrouvée ensevelie sous les décombres, et, incapable de parler, car elle se croyait morte, elle a poussé sa main du côté de ceux qui criaient en creusant les pierres avec leurs doigts : ils ont alors vu dépasser les siens. C’est une fois extraite des gravats que la « mémoire de sa bouche » lui est revenue, et qu’elle a hurlé en sentant la douleur (« comme si on m’écorchait de la tête aux pieds ») : ses jambes ont été écrasées. À l’hôpital indonésien, rempli de blessés et de déplacés, elle a retrouvé sa fille, hurlante, le pied empalé d’une tige de fer.

C’est la mère qui raconte. Le 12 octobre, ils fuient un nouveau bombardement annoncé par les drones, elle en fauteuil roulant, sa fille blessée et le grand-père infirme, et se retrouvent au camp de Nousseirat avec d’autres déplacés, entassés dans une pièce sans toilettes, lieu que le petit Mohamad, qui se dit « pas content », appelle « maison des diables ».

Pendant ce temps, l’armée israélienne fait l’assaut terrestre de Jabaliya, où son époux tente en vain de rassembler et d’ enterrer les morceaux des siens. La traque des missiles les mène à Rafah, où, à plus de cinquante dans un appartement, ils survivent dix jours en buvant de l’eau croupie. Ce qu’ils voient dans les rues, où règne une puanteur que leurs propres corps aggravent, est un « cauchemar » : malades, amputés errant parmi des cadavres en morceaux, mêlés aux déchets : « les morts et les vivants se côtoyaient ».

La famille se déplace cinq fois en quatre mois – «  ils nous chassaient d’un endroit, puis arrivaient par les airs pour achever les blessés et ceux qui avaient survécu au carnage  » –, avant de se faire évacuer au Qatar pour soins urgents. Hantée par ces scènes, la mère l’est encore plus par le visage des êtres chers suffoquant sous la pierre : « les enfants, les jeunes, les vieux. C’étaient de bonnes personnes, de belles personnes, qui aimaient la vie malgré sa dureté. […] Maintenant, je dois recommencer de zéro, en dessous même, pour reconstruire une vie dont j’ignore tout. Ce que je sais, c’est que je dois continuer pour mes enfants ». Car Dieu soit loué, ses enfants sont en vie.

Mais Mohamad ne cesse de répéter « Tout est rouge ! », et ses cheveux sont tout blancs. Elle parle des «  étranges effets » des poisons des missiles à l’intérieur de son corps à elle : hémorragie vaginale (« quelque chose se détachait en moi »), inflammation généralisée, arrêt du cycle menstruel. Plus « étrange » encore est le fait, dit-elle, que « souvent, la douleur physique recouvre celle de l’âme ». Elle pense souvent aux cheveux blancs et aux mots de son enfant «  pas content ».

« Gaza raconte son génocide. Récits et témoignages » (détail) © Institut d’études palestiniennes

C’est là un des 26 témoignages de Gazaoui.es. de tous âges que l’écrivaine syrienne Samar Yazbek a recueillis au complexe sanitaire Thumama de Doha, ville où réside sa fille. Elle y a passé six mois, au printemps et à l’été 2024, à écouter les récits de rescapés, parmi les 2 500 qui s’y sont réfugiés du fait de leurs blessures, elle les a écoutés répondre à sa question : que vous est-il arrivé depuis le 7 octobre ? Ils sont mutilés, amputés, brûlés, et le plus jeune n’a plus son visage. Mais chacun veut parler, dit qu’il a vu tant de choses qui « dépassent l’entendement  » et sont « pure folie » qu’il n’arrivera pas à tout dire, mais chacun veut qu’on l’entende. « S’il vous plait, notez chaque mot », dit Bouchra al-Galban, ex-professeure d’anglais, et certains demandent que soient notés les noms de tous les disparus à la fin du récit.

Il leur manque à tous un bout de leur corps, mais la perte touche à la totalité de ce qu’ils et elles avaient, et étaient : leur famille – certains sont les uniques survivants –, leur maison, leur pays, leurs projets. Ils regardent leur « première vie » avec une nostalgie nourrie d’un appétit de vivre dont l’ardeur crève par moments l’amertume. Nostalgie des joies et espoirs d’avant, ceux que parents et enfants avaient placés surtout dans l’éducation et l’étude, valeurs cultivées et chances d’un futur. Nostalgie violente de Gaza, monde maudit qu’on continue d’aimer en pleurant sur les rues et les rêves anéantis.

Mohannad, quinze ans, déplacé sept fois (« Nous n’étions plus que de simples choses en mouvement  »), repense en boucle à ses tableaux et ses pinceaux brûlant dans sa chambre, car il avait le projet de devenir un artiste (« Je ne vais pas bien et je suis triste »). Récit déchirant. Mais ils le sont tous. Certains sont plus éprouvants que d’autres, quand le cumul des souffrances atteint des zones d’atrocité inimaginables, et qu’imaginer l’orgie meurtrière déchaînée sature l’espace mental, en écho à l’état de choc que continue de vivre celui ou celle qui parle, oscillant entre hémorragie verbale et besoin de se taire.

La coupure

Tous et toutes, dans leur corps et dans leur langage, subissent ce que Samar Yazbek appelle la loi du retranchement. Le mot arabe est al-tamazzok, ordinairement traduit par déchirure. Mais à l’acte de trancher s’ajoute celui de faire disparaître. Une mémoire de l’anéantissement fait le portrait d’une humanité déchirée, amputée, éventrée, en montrant la vie d’humains retranchés du monde, la mise en pièces des corps détruits par le feu, le métal et la pierre, celle des vivants mais aussi des morts, qu’il faut tuer plusieurs fois (« Ils bombardaient même les cadavres pour les mettre en pièces »), celle des consciences au cœur de l’anéantissement collectif. La désappartenance qu’engendre le crime de génocide, essentiellement « sans raison » derrière ses calculs politico-économiques, ici territoriaux et immobiliers, a fait parler de « Grande Coupure » au regretté Philippe Bouchereau

C’est pleinement de cela qu’il s’agit ici. Les gens qui parlent, quel que soit leur âge, connaissent la guerre et en ont vécu plusieurs. Les plus vieux évoquent la première Intifada, 2008 et 2012, pour dire toujours que c’était différent, et qu’ils l’ont su dès les premières « ceintures de feu » d’octobre. (« Nous avons su dès le début qu’ils voulaient exterminer tous les habitants de Gaza. Toute créature vivante était considérée comme une cible à anéantir. Dès le premier jour, ils ont dépassé toutes les limites).

Cette fois-ci, disent-ils tous, ce n’est pas une guerre. Prononcer même le mot « génocide » ne suffirait pas, dit l’un d’eux. Il ne faut pas voir là, ni dans l’image fréquente de la fin du monde, une hyperbole inhérente aux récits de survivants. Car c’est bien une apocalypse qui a été voulue et programmée par les commanditaires de ces actes. La réponse au massacre commis par le Hamas avait été annoncée par Netanyahou en des termes imagés, mais clairs : « la région va changer de physionomie et ils s’en souviendront pendant des générations  ».

Ce qui a été vécu par les Gazaouis confirme l’immédiate radicalité de ce programme, et réduit à rien le discours sur la guerre de riposte légitime qui dégénère et ne se justifie plus : ce tournant tardif existe bien, mais dans la conscience réveillée de ceux, Juifs et non-Juifs, qui, voyant où menait l’alliance Trump-Netanyahou, et prenant acte de la persistance de l’injustifiable, ont commencé d’éprouver un malaise dans le cadrage médiatique qui s’est imposé en France, avec sa panoplie d’évitements, euphémismes et injonctions au silence dans une partie stupéfiante du monde de la culture, de l’édition et de l’université – mais ceci est une autre histoire, elle aussi accablante.

En temps de techno-fascisme, d’autre part, la destruction génocidaire est sui generis. L’art de tuer s’est doté d’une haute technologie jamais encore utilisée avec un tel esprit de système sur une zone si minuscule et si densément peuplée. L’IA perfectionne l’extermination, rend le ciblage aussi précis qu’implacable. Chacun vit cela dans sa chair et son âme. Chacun se sait identifié et tente de comprendre la loi politique des avertissements et ciblages, en vain : sont clairement visés non seulement les civils mais les plus faibles, et ceux qui les secourent. Inhumain et cruauté se complètent.

Tel est aussi le prix de ce livre : à travers un atroce miserere, il livre les clés du modus operandi de cet anéantissement de pointe, et décrit de l’intérieur l’ingénierie qui frappe ce génocide au sceau d’une inhumanité au carré : missiles dévastateurs, armes qui empoisonnent et vrillent les chairs, provoquant d’« étranges blessures », drones quadricoptères (les « zananna ») qui à la fois surveillent, identifient et tuent, répandant une terreur inconnue dans les maisons (« Nous étions assiégés même dans l’air que nous respirions avec ces machines de mort volantes qui étaient partout autour de nous  ») ; à quoi s’ajoute l’assassinat lent par empêchement de boire et manger, de soigner et de se soigner après la destruction des hôpitaux et l’assassinat des médecins ou leur mise à la torture en prison.

Le résultat, c’est la traque d’un peuple mué en gibier humain, pour lequel aucun possible ne peut ouvrir un présent qui l’encage autant que l’espace, chaque refuge devenant un piège. À Gaza il faut sans cesse fuir, mais il n’y a nulle part où fuir. Tous doivent disparaître.

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Édité par Gérard C


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