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Rencontres Arts et Mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie

mardi 10 décembre 2024, par Michel Berthélemy , Christian Travers

Les 18 et 19 novembre, s’est déroulée à l’Institut du Monde Arabe (IMA) une rencontre particulièrement intéressante sur les Arts et Mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Tramor Quemeneur, en « maître de cérémonie », avait tenu à réunir des artistes et des personnalités autour de tables rondes dont nous pensons utile de présenter ici un bref, mais fidèle, compte-rendu.

La première de ces tables rondes était consacrée à La bande dessinée.

Jacques Ferrandez, auteur bien connu des ami.es de l’Algérie, présentait ses Carnets d’Orient au côté de Nicolas Junker dont l’album Un Général, des généraux révèle l’humour corrosif. Kris, avec Un maillot pour l’Algérie, et Fabien Vehlmann, pour Le Dernier Atlas, ont participé aux échanges qui leur ont permis d’exprimer leurs motivations et leur difficulté en termes de légitimité à aborder les aspects documentaires et historiques.

La seconde table ronde concernait les arts graphiques et visuels.

Autour de Florence Hudowicz, conservatrice en chef du Patrimoine, avaient pris place Halida Boughriet pour Mémoires dans l’oubli ; Rachid Koraïchi auteur de Jardin d’Orient (Château d’Amboise) ; Michel Talata, pour Harki-Ikrah ; et Marie Auger, qui présentait Mais enfin pourquoi tu vois ça quand tu me regardes ?.. Guerre d’Algérie… imaginaires masqués, assignations.

Comme on le sait, les créations artistiques conceptuelles d’aujourd’hui partagent plus qu’hier avec le souci esthétique celui de la délivrance d’un message.

Les œuvres évoquées, enracinées dans le vécu de chacun, des rencontres avec des témoins et des recherches documentaires approfondies incarnent cette volonté de témoignages et de transmission.

Une troisième table ronde s’est intéressée au cinéma et au documentaire.
Modérée par Benjamin Stora, la rencontre rassemblait Bastien Dubois (Souvenir, souvenir), le réalisateur Philippe Faucon (Les Harkis, La Trahison), Abdel Raouf Dafri (Qu’un sang impur), David Oelhoffen (Loin des Hommes), et notre ami de la 4acg Ferhat Mouhali pour son film Ne nous racontez plus d’histoires.

Longtemps, indique Benjamein Stora, les films concernant l’Algérie visaient ou atteignaient deux publics bien distincts. Il y avait ceux qui étaient réalisés par les pieds noirs et pour eux. Ceux-ci se précipitaient avec enthousiasme et nostalgie, et il y avait ceux qui passionnaient les Algériens mais aussi les Français concernés par l’aventure de la libération de l’Algérie.

D’abord peu de films en vérité, mais le silence des cinéastes était le reflet du silence de la population française sur cette période douloureuse, et parfois ressentie comme honteuse.

On s’efforce aujourd’hui de montrer une histoire complexe ou des habitants de l’Algérie vivaient ensemble mais de façon séparée. Pierre après pierre, film après film une vérité plus nuancée finira par triompher.

Philippe Faucon, précise que comparé à l’audace du cinéma américain qui s’est rapidement emparé des guerres du Vietnam et des suivantes en Irak et en Afghanistan le cinéma français par le déni et aussi par la censure a pris du retard sur les événements. Aujourd’hui c’est l’inverse, de nombreux films avec des angles différents abordent la guerre d’Algérie mais pas trop la colonisation. On remarque que la guerre d’Algérie ne peut être comparée à celle du Vietnam. La première était une guerre où le peuplement européen était important, où les combats sur le sol ont été intenses alors qu’au Vietnam la guerre fut du côté américain essentiellement aérienne avec peu d’hommes sur le terrain.

Nous avons pu apprécier au cours de ce débat les éloquentes interventions de notre adhérent Fehrat Mouhali qui a pu présenter et commenter le film qu’il a réalisé avec sa femme Carole « Ne nous racontez plus d’histoires »

La transmission de la mémoire était le thème de la première table ronde de la seconde journée.
Abderahmen Moumen, de l’ONACVG était accompagné par Bénédicte Alliot, directrice de la cité internationale des arts, Bernard Falaize, Inspecteur général de l’Education nationale, Guy Jimenez, La Véritable histoire de Saïd, enfant pendant la guerre d’Algérie (littérature jeunesse), Jean-Pierre Louvel et Jacqueline Gozlan, Intervenir dans les classes, et Aurélien Sandoz, Le concours sur l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie.

A propos de la guerre d’Algérie c’est d’abord le silence qui a prévalu. Des points aveugles subsistaient mais les historiens, les géographes, et les ethnologues n’ont pas cessé de travailler. On s’intéresse aujourd’hui beaucoup à la transmission des mémoires et c’est un sujet porté par le président de la République.

A propos de l’enseignement dispensé concernant l’Algérie on rappelle que tous les Français en métropole comme en Algérie dès le 19e siècle entendaient parler de l’Algérie. Le récit était celui du colonisateur. On pensait l’Algérie comme une province française et la violence coloniale était occultée. C’est en 1983 que les programmes scolaires sont plus entrés dans les épisodes et les causes de la guerre et donc la colonisation qui en constituait la racine. Les professeurs sont parfois réticents et lorsque qu’ils sont confrontés à un choix ils préfèrent aborder des thèmes moins sensibles.

Les professeurs les plus âgés n’ont pas entendu parler de la guerre d’Algérie pendant leurs études secondaires et pas non plus dans leurs études supérieures. Faute de formation continue, ils peuvent se trouver incapables d’affronter la complexité des mémoires et les connaissances ou contre-vérités de leurs élèves. Après le récit historique des professeurs les élèves à leur retour dans leurs familles se trouvent confrontés à un autre récit qui les met en porte-à-faux. Il faut de l’humain pour éviter les troubles de la mise en concurrence des mémoires.

En Algérie, on s’en doute, l’histoire de la colonisation par l’enseignement et diverses commémorations est développée, mais il s’agit d’une histoire mythique, officielle, ou l’ALN et le FLN sont héroïsés. Des témoignages à voix multiples comme ils se pratiquent en France ne sont pas imaginables. Toutefois, cette expérience a eu lieu au lycée français d’Alger, et les élèves ont manifesté un grand désir de connaître et comprendre.

Aurélien Sandoz , président de l’association du concours sur l’histoire de la colonisation et de la guerre l’Algérie a rappelé l’intérêt de ce concours qui permet d’apporter une motivation supplémentaire pour les professeurs et les élèves afin que soient abordés ces thèmes.

Le Théâtre était l’objet de la seconde rencontre du mardi

Alice Carré, Et le cœur fume encore ; Nasser Djemaï, Invisibles ; Hugo Paviot, Les Culs de plomb et Les Oiseaux rares ; Florence Valéro, Un Secret à l’oreille ; Louise Vignaud, Nuit d’octobre

Ces cinq témoignages indiquent la vitalité de la création théâtrale et le succès remporté par ces représentations auprès d’un public intéressé par la guerre d’Algérie. Bien souvent les auteurs ont eu un père ou un grand-père impactés par la guerre d’Algérie. D’autres c’est par les comédiens de leur troupe qu’ils ont été sollicités. C’est par exemple le cas d’Alice Carré et Margaux Eskenazy qui pour se documenter sur la façon dont les témoins de cette guerre, moudjahidin, appelés, pieds noirs, harkis, avaient vécu cette période avaient souhaité rencontrer des membres de la 4acg (Stanislas Hutin, Michel Berthélemy, René Moreau et moi-même). Touchées par la singularité de l’engagement de l’association elles en avaient tiré une scène importante de leur spectacle intitulé, à partir d’un poème de Kateb Yacine : « Et le cœur fume encore ».

Dans leur recherche documentaire les auteurs et autrices ont observé les réactions les plus diverses : « c’est comme ça, on n’y peut rien, c’était la guerre, c’est compliqué, je préfère ne pas en parler », les difficultés à affronter les souvenirs du père, le malaise suscité par l’écriture sur un sujet dont on ne se sent pas forcément légitime…

On cite à ce sujet le livre de Bernard W. Sigg, « Le silence et la Honte » publié à l’origine par Messidor-Editions sociales et qui ne semble plus accessible que dans une version électronique. Ce livre écrit par un psychanalyste (qui fut aussi déserteur indique Tramor Quémeneur) évoque le stress post traumatique des appelés et aussi le trouble qui peut-être répercuté chez les enfants de ceux-ci.

Enfin, en conclusion de ce cycle de rencontres : le roman

L’historien Jean-Jaques Jordi était entouré de Kamel Daoud, auteur de Meursault, contre-enquête et de Houris (Prix Goncourt 2024) ; Olivia Elkaïm (Le Tailleur de Relizane) ; Alexis Jenni (L’Art français de la guerre) ; et Lolita Senne (Un été chez Jida)

Chez tous ces écrivains une constante : ils sont relativement jeunes, tous nés après l’indépendance de l’Algérie et dans leurs romans, ils évoquent tous des moments algériens d’avant 1962. La plupart ont des racines algériennes mais ce n’est pas le cas d’Alexis Jenni, auteur prolifique sur de multiples sujets.

Tout au long des échanges, j’ai pu noter quelques réflexions et propos intéressants :
« Le problème de l’Algérie ce n‘est pas le silence, c’est la surdité » Alexis Jenni
« La littérature et le présent m’intéressent plus que l’histoire », « je suis romancier, j’écris avec innocence, comme un enfant », « mon roman publié il ne m’appartient plus, chacun l’interprétera comme il le sent » Kamel Daoud
« La langue française m’a permis de prendre du recul par rapport à mon origine algérienne, de maintenir une distance, de m’échapper », « L’Algérie est mon pays mais elle n’est pas apaisée », « J’ai écrit sur la décennie noire, mais je ne veux pas nourrir les confrontations » « le roman apaise, c’est une de ses fonctions » (Kamel Doud)
« On ne peut pas écrire un roman sans mentir, on fait des choix en permanence », la fiction dépasse la réalité, « je me rallie au mentir-vrai d’Aragon » Kamel Daoud.

NB : rappelons que l’évocation de la guerre civile des années 1990 qui a fait, dit-on, plus de 200 000 morts est punie d’emprisonnement (Article 46 de la charte pour la paix et la réconciliation nationale)

Christian Travers

Note

Cet article vient en complément de celui publié le premier décembre.

https://www.4acg.org/Rencontres-art...

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