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Raef Zreik : Israël a fait de Gaza un lieu au-delà de la géographie, de la morale et du droit

mardi 15 juillet 2025, par Gérard C

L’intellectuel palestinien évoque les racines de la violence infligée par Israël aux Palestiniens et invite à réfléchir le présent et l’avenir en termes politiques.

Propos recueillis par Soulayma MARDAM BEY, le 11 juillet 2025. L’Orient-Le Jour

Proposé par Bernard Bessac

Des Palestiniens déplacés par la guerre tentent de retourner là où ils vivaient, ici à Jabaliya, au nord de la bande de Gaza, après l’annonce d’un cessez-le-feu a la mi-janvier 2025. Mais Israël reprendra les bombardements à partir du 18 mars. AFP/Omar al-Qattaa.

Alors que les États-Unis, Israël et le Hamas évoquent la perspective imminente d’un cessez-le-feu dans la bande de Gaza, l’avenir reste terriblement incertain. Israël ne cache pas son intention de vider l’enclave de sa population. Depuis presque deux ans, la guerre d’extermination qu’il y mène n’a suscité que peu de réactions à la hauteur de la gravité du moment de la part de ses alliés occidentaux. Comment comprendre la séquence qui s’est ouverte le 7-Octobre ? La politique a-t-elle encore sa place pour affronter l’innommable ? Comment oser penser à demain quand le présent s’apparente à un vaste cimetière ?

À l’heure où Israël tente d’achever sa conquête coloniale de la Palestine historique, l’intellectuel, philosophe et juriste palestinien Raef Zreik revient dans L’Orient-Le Jour sur l’état actuel de la question palestinienne.

Dans un entretien accordé en février au journaliste américain Peter Beinart, vous disiez vous méfier du recours au langage du « mal » et de la moralisation pour comprendre la séquence qui s’est ouverte le 7-Octobre. Pourquoi ?

Je voudrais d’abord m’arrêter sur l’idée du « mal ». Il ne s’agit pas seulement de commettre des actes violents et immoraux, mais de les commettre sans aucune raison. Le langage du « mal » rend les actes d’autrui complètement inaccessibles à ma compréhension, les attribuant à un état d’esprit mystérieux et diabolique que je ne peux pas expliquer, les plaçant ainsi hors de la chaîne de causalité, de l’histoire et du contexte. Lorsque nous parlons de « mal », nous réduisons l’explication des actions immorales à un seul élément : les mauvaises intentions de l’acteur. En politique, cela ne mène nulle part et peut même s’avérer destructeur. Nous devrions toujours nous demander pourquoi les gens font ce qu’ils font et chercher à comprendre le contexte dans lequel ils agissent pour éviter que cela se répète. Cela ne signifie pas que ceux qui commettent des actes monstrueux ne disposent pas d’une « agency » (capacité d’action, NDLR) ou que ceux-ci dépendent uniquement des circonstances dans lesquelles ils ont lieu. Mais renvoyer autrui au « mal » nous limite dans notre capacité à comprendre nos ennemis et pourquoi ils se comportent ainsi. Quand Israël se réfère au Hamas en le renvoyant au « mal », cela ne permet aucunement de comprendre ce qu’est le Hamas et pourquoi il agit comme il le fait.

Je rejette tout autant le recours au « mal » pour analyser le génocide en cours à Gaza. Si vous voulez comprendre la violence extrême, vous devez également comprendre les états d’esprit et les événements qui nous conduisent à commettre un massacre sans regrets ou remises en question. Nous vivons une époque où les règles fondamentales qui régissent les relations entre les êtres humains sont en train de s’effondrer, non seulement dans la région, mais dans le monde entier. Nous ne pouvons pas comprendre le génocide de Gaza sans en revenir aux guerres en Irak, en Syrie, en Ukraine, entre autres facteurs, ainsi qu’au sionisme et à l’idéologie coloniale de peuplement. Cela explique pourquoi le génocide à Gaza a lieu maintenant et n’a pas eu lieu il y a 20 ans ou 30 ans.

Comment expliquer le soutien majoritaire de la société juive-israélienne aux crimes qui sont commis dans la bande de Gaza ?

L’une des raisons est idéologique : le sionisme. Celui-ci n’est pas génocidaire par définition, mais il peut le devenir, comme beaucoup de projets de colonisation, en fonction des circonstances. De plus, certains courants du sionisme, principalement le sionisme religieux fanatique de droite, croient que les juifs sont un peuple élu supérieur et que la Bible non seulement leur permet, mais leur commande de s’emparer de la terre et de détruire l’existence des autres.

Il y a toutefois d’autres facteurs à prendre en compte. Par exemple, pendant plus d’un siècle de colonisation de la Palestine, la résistance palestinienne a prouvé aux Israéliens qu’ils ne pouvaient pas résoudre facilement le problème démographique. Ils ont tenté de le résoudre en 1948 par le nettoyage ethnique. Puis, à Oslo, ils ont tenté de le résoudre par la séparation géographique. Ils ont en outre le sentiment qu’ils agissent ainsi par légitime défense et qu’ils sont les victimes ultimes. Ce sentiment de victimisation est toujours soutenu par le souvenir de l’Holocauste. Enfin, ils ont le pouvoir de le faire et le monde se contente d’observer sans vraiment les réprimander. Israël a essayé de nombreuses pratiques, qu’il s’agisse du nettoyage ethnique en 1948 ou de l’apartheid plus récemment. Et puis vient le génocide, une étape dans un processus historique. Ce n’est certainement pas un développement historique déterministe, mais ce n’est pas non plus complètement contre nature.

Nous ne devons pas non plus sous-estimer les événements du 7-Octobre et leurs effets, le nombre de victimes civiles, qui inquiètent les Israéliens pour leur avenir. Ces événements ont aidé Israël, du moins pendant les premières semaines, à présenter sa guerre comme une guerre d’autodéfense. Face à tout cela, je suggère que nous réfléchissions en termes politiques. Que pensez-vous ? Que si nous disons aux Israéliens : « Écoutez, vous êtes complètement immoraux ! » ils deviendront moraux le lendemain ?

L’utilisation du terme de « génocide » pour qualifier ce qui se passe à Gaza est souvent décriée, au nom de l’idée qu’un peuple qui en a été victime ne pourrait commettre un tel crime. Est-ce que l’on ne se situe pas ici dans une approche essentialiste ?

Ce présupposé selon lequel des victimes de génocide ne peuvent pas en commettre un est totalement absurde. En revanche, en tant que palestinien, je suis prêt à débattre pour savoir si ce qui se passe est un génocide selon les définitions juridiques. Je peux entendre ceux qui disent que pour établir le crime de génocide, certains éléments doivent être réunis, même si je ne suis pas d’accord avec eux. Mais bien que je sois juriste, pour moi le problème ne réside pas tant dans les aspects concrets du droit pénal international que dans la responsabilité politique. Lorsque l’on parle d’un État, de violences massives qui s’étendent dans le temps et la géographie, cette obsession « de l’intentionnalité » commence à me paraître un peu redondante et hors de propos.

D’une certaine manière, c’est un vestige de la pensée religieuse selon laquelle il faut vraiment se plonger dans le for intérieur de celui qui le commet pour comprendre un acte. La moralité réside dans le cœur et non dans l’action elle-même. Ce raisonnement me paraît aberrant pour analyser l’action d’un État. Mais, surtout, l’accent excessif mis sur l’intentionnalité déplace notre regard des victimes vers les bourreaux. Or, ce que nous devons considérer, en fin de compte, c’est ce qui arrive à la vie d’autrui et la destruction de toute une société. Le langage des intentions crée une distance entre l’acteur et les résultats de son action comme si ces résultats ne pouvaient pas lui être attribués.

Vous êtes vous-même un Palestinien citoyen d’Israël. Gaza est inaccessible depuis le blocus de 2007, mais une grande partie de ses habitants sont des descendants des Palestiniens expulsés en 1948. Quelle place revêt Gaza dans l’imaginaire collectif des Palestiniens de l’intérieur, qui représentent au moins 20 % de la population ?

C’est une question prématurée, dans le sens où nous, Palestiniens en Israël, n’avons pas vraiment réussi à repenser en profondeur les implications de cette guerre pour notre psyché, notre relation à nous-mêmes, notre relation à Israël, notre relation à Gaza. Cela est d’abord lié à la peur, parce que Israël s’est empressé d’attaquer tout signe de protestation contre la guerre. Des gens ont été arrêtés à tout-va pour de simples messages sur Facebook.

La répression politique a également conduit à une répression des émotions. On ne se confronte pas à la réalité de ce qui se passe à Gaza. Il y a un certain niveau de déni qui, en partie, nous protège de l’effondrement. Israël est parvenu à faire de Gaza un lieu au-delà de tout : de la géographie, de la morale, du droit. Pour reprendre le terme de Foucault, Gaza est une sorte d’hétérotopie. Un espace où tout est permis. On peut y faire ce qu’on veut sans rendre de comptes à personne.

« La politique palestinienne depuis 1947 peut en grande partie être comprise comme une tentative de combler ce fossé entre le sentiment d’injustice et le manque fondamental de pouvoir. Comment peut-on alors développer une stratégie qui réponde à ces deux paramètres à la fois (...) ? » écrivez-vous dans un article publié par AOC, en juillet 2024. Quelles sont les raisons qui l’ont, selon vous, empêché jusque-là ?

Israël a créé une situation où elle n’est soumise à aucune pression pour trouver une solution avec une quelconque faction palestinienne : l’Autorité palestinienne (AP) est capable de parvenir à un compromis, mais n’est pas prête à lutter ni à résister pour pousser Israël à négocier. Le Hamas représente un pôle capable de résister, mais ce recours à la violence le rend inapte ou incapable au compromis. Ceux qui résistent ne semblent pas disposés à faire des compromis et ceux qui sont disposés à faire des compromis ne sont pas disposés à résister.

Au lieu d’une diplomatie au service de la résistance et d’une résistance qui appuie la diplomatie, nous nous retrouvons avec deux éléments qui se compromettent ou se sapent mutuellement et entravent donc le développement d’une stratégie palestinienne globale. Il y a plusieurs raisons à cela. La politique palestinienne est divisée entre le Hamas et le Fateh (qui domine l’AP, NDLR). D’abord, une division idéologique – le Hamas faisait partie de « l’axe de la résistance » pro-iranien alors que l’AP est liée à l’Égypte et aux États arabes du Golfe – puis une fracture spatiale entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. Et chacun de ces deux pôles se nourrit d’un discours différent : l’AP dit au peuple palestinien que le mieux que nous puissions obtenir, c’est un État sur ces deux territoires, tandis que le Hamas met l’accent sur la justice historique et la libération de toute la Palestine (bien qu’il existe une ambivalence dans son discours).

Or ces deux acteurs ne se parlent pas pour réfléchir ensemble à une stratégie qui tienne compte du fait que les Palestiniens ne représentent pas le camp le plus fort et que leurs ressources sont limitées. La politique n’est pas seulement une question de justice ou de pouvoir. Elle est les deux à la fois, et leur combinaison constitue ce que j’appelle la stratégie. Une stratégie qui considère à la fois le fait qu’il y a 100 ans, la Palestine était à nous, tout en reconnaissant les changements démographiques qui ont eu lieu, les nouvelles réalités qui ont émergé, etc. Si l’on combine tous ces éléments, nous pouvons parler de politique au sens noble du terme. Or, nous sommes aujourd’hui enfermés dans une politique de la dichotomie.

Le discours sioniste relatif à la Palestine a toujours été ambigu sur sa dimension coloniale. Le terme de « colonisation » est assumé, mais nombre de sionistes décrivent le sionisme comme un projet « décolonial ». Et même ceux que l’on appelle les « sionistes de gauche », s’ils peuvent porter un regard critique sur la colonisation post-67, ont du mal à penser 1948. Pourquoi cette difficulté ?

Il y a une dimension nationale à ce projet que personne ne peut nier, du moins, ce n’est pas mon cas. Les juifs fuyaient les persécutions en Europe. Ils sont arrivés en Palestine pour échapper à l’enfer européen, ce qui n’exclut pas qu’ils soient des colons ici. Parfois, un même acte peut être décrit de plusieurs manières. Vous êtes une victime et vous êtes un colon. Vous êtes un réfugié et vous êtes un soldat en même temps. Ce que l’Europe voit est différent de ce que nous voyons : l’Europe voit le dos du réfugié. Nous voyons le visage du colon.

Mais il est essentiel de comprendre que l’on ne peut pas déduire des solutions politiques à partir de cadres historiques analytiques. Je pense que le colonialisme de peuplement est un bon cadre pour comprendre le projet sioniste, mais ce n’est pas le seul. Israël est une société coloniale de peuplement – les États-Unis tout comme l’Australie sont aussi nés de colonialisme de peuplement –, mais il faut penser à la suite. Est-ce que cela signifie que tous ces gens doivent retourner de là où ils sont venus ? Non. C’est là où entre en jeu le politique.

La plupart des sionistes refusent le paradigme du colonialisme de peuplement, car ils pensent qu’à partir du moment où l’on s’engage sur cette voie, on prive les ujuifs, par définition, de tout droit à exister en Palestine. Leur résistance à la catégorie « colons » vient du fait qu’ils pensent qu’elle apporte immédiatement une réponse quant à leur avenir : si vous êtes des colons, alors rentrez chez vous. Certains d’entre eux ne veulent pas assumer la responsabilité du passé.

Il faut distinguer la façon dont nous devrions comprendre comment nous en sommes arrivés là et la façon dont nous allons évoluer. Au lieu de partir uniquement du passé vers le futur, il faut essayer de partir du futur vers le passé également. Supposons un avenir commun qui garantisse l’égalité totale, sans privilèges, ni suprématie mais avec la jouissance des mêmes droits individuels et collectifs pour tout le monde. Cela peut servir de point de départ pour l’ouverture du débat historique et la prise de conscience de nombreux sionistes du fait qu’ils sont des colons. Il n’y a pas d’autre solution. Mais à l’heure actuelle, personne ne veut ni ne peut imaginer un avenir.

La plupart des Palestiniens – pour des raisons évidentes liées à la Nakba, aux décennies de massacres et d’expulsions, et maintenant un génocide – ne sont pas prêts à parler de l’avenir tant que le passé ne leur aura pas été rendu. Les Palestiniens veulent que le dialogue parte du passé.

Comment penser à l’avenir alors que la solution à deux États paraît condamnée et la possibilité d’un État binational utopique ? Si Israël empêche le partage de la terre, l’on voit mal comment il pourrait accepter le partage de la souveraineté…

Je suis tout à fait d’accord. Je pense que les Palestiniens, et en particulier les Gazaouis, sont désormais tellement accablés par leur survie immédiate, tellement occupés par l’enterrement des leurs dans ce qui est devenu le plus grand cimetière de la région qu’ aujourd’hui, je ne vois aucune solution possible pour l’avenir. Non seulement cela, mais parfois, trop parler de l’avenir nous aveugle sur la morosité du présent et sur sa tragédie.

Cela dit, il ne faut pas oublier que nous sommes au cœur d’un processus, et qu’il y a beaucoup de brouillard autour de nous. Lorsque la poussière retombera, quelques éléments apparaîtront probablement, mais je suis très pessimiste. Non seulement à cause de la situation en Israël et en Palestine, mais à cause de tout le climat international d’effondrement des normes fondamentales, en termes de moralité et de légalité.

Édité par G C


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