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Malika Rahal. Mille histoires diraient la mienne. L’historienne, les témoins et leurs récits
jeudi 31 juillet 2025, par
Proposé par Bernard Bessac
Malika Rahal, Mille histoires diraient la mienne. L’historienne, les témoins et leurs récits, février 2025, Collection apartes, numéro 5, École des hautes études en sciences sociales.
Compte-rendu de lecture, par Claude Bataillon
Malika Rahal commence par la description des deux branches de sa famille, entre bourgeoisie lettrée de Nedroma pour son père, dans l’ouest algérien, et protestants intégristes du Nebraska aux Etats-Unis pour sa mère. Elle hérite donc de deux milieux cultivés, dans son enfance dans la banlieue toulousaine (Lauragais), pour se forger une capacité exceptionnelle de coudre ensemble des bribes chaotiques et ainsi se créer une sensibilité hors norme. D’abord professeur d’histoire en collège, Malika devient à 35 ans chercheur du CNRS, à 40 ans elle se marie, puis à 50 ans nous donne ses 1000 histoires.
Elle nous décrit ses choix pour des recherches sur l’histoire algérienne « à la marge » : l’avocat Maître Ali Boumendjel, objet de son premier travail, n’est pas le profil type du militant FLN plébéien de base. De même l’UDMA, le parti modéré de Ferhat Abbas, moyen bourgeois de Sétif, est certes un élément important mais pas central du nationalisme algérien, tout comme les Oulémas, face à la colonne vertébrale politique qu’est le parti de Messali Hadj, PPA puis MTLD puis FLN : un « parti de masse » né en France sous la tutelle du Parti communiste français. Enfin elle étudie le Parti communiste algérien (clandestin en permanence) qui s’auto-dissout vers 1988, quand le FLN au pouvoir organise le multipartisme comme une soupape vis-à-vis du FIS qu’il espère ainsi contrôler et qui lui échappe pour générer le désordre tragique de la décennie noire.
Elle nous montre la subtilité de l’histoire du temps présent où une femme historienne lie parti, amitiés, parfois rivalités, avec les acteurs- héros - martyrs, en général des hommes : les témoins- acteurs, sont souvent peu diserts et peu « cultivés », mais elle fait aussi parler leurs amis et leurs familles, qui souhaitent qu’ils soient des héros. Elle nous décrit les moments-clés de cette sociabilité créatrice d’histoire que sont les obsèques ou les anniversaires commémorant la mort de l’acteur - témoin. On comprend l’importance du lien personnel entre historienne et témoin. On suit l’usage des conversations de voiture, des entrevues enregistrées, de leurs résumés écrits et corrigés, du journal intime partiel et plus ou moins conservé, des correspondances professionnelles, amicales, familiales, qui forment un tout qui ne doit pas être séparé.
Le métier d’historien est de transformer ces matériaux en livre, qui marche (1962), ou qui ne marche pas (Boumendjel). Et quand ce livre est commenté pas des lecteurs, ou surtout des journalistes ou même des professionnels de l’histoire, l’accent du commentaire est généralement mis sur ce qui est déjà partiellement ou bien connu, pas sur ce que l’auteur a mis de plus original, ce qui pour lui est sa découverte, en général inaudible ou illisible, sauf si postérieurement l’actualité le rend compréhensible pour devenir à la mode. Malika sait réfléchir sur tout cela et mettre en parallèle ses « notes de terrain » ou bribes d’entrevues avec les résultats consolidés de sa recherche.
C’est ainsi que son témoignage est essentiel pour comprendre les sociabilités des ex militant du Parti communiste algérien qui ont longtemps pratiqué la clandestinité et s’effondrent, perdant leur rôle d’intellectuels organiques, quand ils découvrent la banalité de leurs compagnons politiques au moment même où l’Union soviétique s’effondre et où le FIS monte en puissance. Elle veut promouvoir une histoire mondiale hors des normes de l’Europe (1789, 1945, 1968…), et concevoir comme réellement incarnés et vivants des états nationaux autres que ceux d’Occident.
Le choix d’écrire le livre 1962 lui permet de montrer la crainte internationale de l’effondrement de la très fragile Algérie indépendante : voir les rapports consulaires des États-Unis. La consolidation du nouvel État est le butin de guerre pris aux Français, plus encore que ne l’est la langue française, autre héritage fondamental. Les disparus de la guerre ont deux statuts différents selon qu’ils sont musulmans ou européens. Les récits d’anciens combattants algériens posent leur question majeure : comment avoir une juste place dans l’Algérie nouvelle, comme le droit à un logement « récupéré » ? Dans les années 2010 l’anticolonialisme redevient un impératif politique et moral pour Malika, y compris dans le hirak de 2019.
Ce livre est donc à la fois une autobiographie hors norme et une réflexion sur l’histoire de l’Algérie contemporaine (post-indépendance).
Claude Bataillon, membre de la 4ACG, juillet 2025
Mille histoires diraient la mienne
L’historienne, les témoins et leurs récits
Malika Rahal
Parution : Février 2025
Coll. : Apartés
Pages : 320
ISBN EHESS : 978-2-7132-3392-0
EAN13 : 9782713233920
Prix : 14.90€
Édité par G C
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre