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« Les mots qu’elles eurent un jour » : tous les sens du silence
mardi 17 juin 2025, par
Par Lucile Commeaux.
Critique et chroniqueuse du "Regard culturel" à la matinale de France Culture
Mardi 10 juin 2025
Proposé par Michel Berthélémy
Le documentariste Raphaël Pillosio consacre un très beau — et très intelligent — film à une réunion de femmes algériennes militantes en 1962. Une réunion filmée par Yann Le Masson à l’époque et dont le son a été perdu. Dans les salles depuis le 11 juin.
C’est un documentaire de Raphaël Pillosio, un film qui prend pour point de départ des images tournées en 1962 par un autre réalisateur, au milieu de jeunes femmes militantes de l’indépendance algérienne tout juste libérées de prison : des images en noir et blanc muettes — le son a été perdu, ou jamais pris. Un silence que Raphaël Pillosio va chercher à combler, à comprendre, en partant à la rencontre des personnages de ce film jamais réalisé : c’est une enquête, un document sur l’Algérie et sa guerre, sur la condition féminine, mais pas seulement. C’est aussi un film sur le silence, et sur un mystère qui reste irréductible.
Au départ, il y a donc un homme, Yann Le Masson, et son expérience algérienne. Appelé sur le front avec l’armée française, profondément révolté par ce qu’il voit sur place, il s’engage auprès du FLN. De retour en France en 1962, il reçoit un jour un coup de fil de militants. Des dizaines de femmes, arrêtées en Algérie et ensuite emprisonnées à Pau puis à Rennes, vont être libérées et acheminées en bus dans les bureaux de la Cimade parisienne. Il s’y rend avec une équipe et filme la réunion qui suit cette libération, et dont le thème aurait été : quel avenir pour la femme algérienne après l’indépendance.
Cette réunion, Yann Le Masson en a parlé à Raphaël Pillosio quelques années avant sa mort et son épouse, qui vit toujours sur la péniche qu’ils partageaient, en a retrouvé un récit dans une lettre. Pillosio se lance alors à la recherche des films, dont ils retrouvent les bobines brutes à la cinémathèque de Toulouse. On y voit des femmes assises sur des lits de fortune s’interpeller, rire, se prendre dans les bras, leurs regards sont parfois fatigués, parfois sévères, parfois plein d’espoir. Elles ont entre vingt et trente ans, des lunettes et des coiffures qui les font ressembler parfois à des actrices italiennes — elles sont très belles — mais on n’entend pas ce qu’elles disent.
"Les mots qu’elles eurent un jour" tente de combler le silence
Est-ce que le documentaire consiste à combler ce silence ? C’est ce qu’il semble oui dans un premier temps. Raphaël Pillosio suit à la lettre les conseils que lui a donnés Yann Le Masson avant de mourir : soit retrouver ces femmes et leur demander ce qu’elles avaient bien pu dire ce jour-là, soit trouver des spécialistes de la lecture sur les lèvres pour sous-titrer les dialogues.
Deux subterfuges un peu périlleux, qui correspondent, on le sent, au caractère bricoleur et très inventif de Yann Le Masson et que son successeur décide de tenter. Le voici donc à Alger, à chercher des femmes qui auraient pu participer à cette réunion, parmi lesquelles certaines sont devenues des politiques connues, ou même l’épouse d’un futur président, mais dont la plupart sont retombées aussitôt dans l’anonymat. Beaucoup sont décédées, certaines malades, ont tout oublié, ou ne veulent pas se souvenir, et l’enquêteur fait face, à nouveau, à beaucoup de silence.
Deuxième solution : le doublage. Deux personnes sourdes sont missionnées pour lire les lèvres des personnages du film - ça donne lieu à une séquence assez incroyable. Mais là encore, beaucoup de trous. Et ce trouage finit par prendre un sens en lui-même, sans doute plus fort que si on avait miraculeusement retrouvé le son du film. On comprend en effet, au fil des témoignages, mais aussi en tenant compte des quelques éléments que leurs parcours ont semés, combien ces femmes militantes — parfois poseuses de bombes, parfois agentes de liaisons — ont été sacrifiées une fois la guerre gagnée, comment le FLN a cantonné leurs rôles, à celui épouses de militants, ou alors réduites à des sujets “de femmes”, en tout cas, écartées du pouvoir.
Et notre vision de ces images change profondément tout au long du film : d’abord des inconnues qu’on ne comprend pas, comme sur des photos qui représentent des gens qu’on ne connaît pas. En les revoyant et les revoyant encore, on perçoit des rapports de force, des rapports amicaux, amoureux même peut-être, des dissensions politiques et générationnelles. Bref, le film, en ne leur rendant pas tout à fait leur parole, les rend profondément vivantes, et leur rend ainsi justice.
Édité par G C
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