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La décennie noire de l’Algérie, vrai faux tabou littéraire
mercredi 26 février 2025, par
Présentées comme un « tabou », les années 1990 ont pourtant été largement explorées par les écrivains algériens pendant et après la guerre civile. Plusieurs spécialistes confirment à Mediapart que, loin d’être marginale, la production littéraire sur cette période est riche et variée.
Mediapart - Nejma Brahim et Faïza Zerouala - 22 février 2025
Lors de la promotion de Houris (Gallimard), publié au mois d’août 2024, un terme revient sans cesse dans la bouche des journalistes. Par ce roman, Kamel Daoud briserait enfin « le tabou » de la guerre civile algérienne des années 1990. L’écrivain corrige à la marge cette affirmation. « Quatre films ou cinq films, deux ou trois romans, ce n’est pas assez pour tous ces morts-là, il faut beaucoup plus », regrette-t-il par exemple dans « Les Midis » de France Culture, fin août 2024.
Pourtant, pour trouver un roman récent ancré dans cette période, il ne fallait pas chercher très loin. En janvier 2024, l’autrice Amina Damerdji publie Bientôt les vivants, dans la même maison d’édition que Kamel Daoud, Gallimard.
Très vite, les spécialistes de la littérature algérienne s’étranglent donc face à l’amnésie littéraire du futur lauréat du prix Goncourt. Celles et ceux interrogé·es par Mediapart sont formel·les : une production littéraire nourrie existe bel et bien sur cette période. La revue de critique littéraire algérienne Fassl a même consacré un numéro à la littérature de la décennie noire, se concentrant sur les romans parus entre 2005 et 2017.
« Les silences de la critique française sur ces romans montrent que la littérature algérienne n’est pas lue, même celle qui est écrite en français », estime Christiane Chaulet Achour, professeure d’université (Alger, Cergy-Pontoise) à la retraite et collaboratrice régulière de la revue en ligne Collateral. Elle distingue une dizaine de romans importants sur la décennie noire, comme celui de Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, en 1995, Rose d’abîme d’Aïssa Khelladi en 1997, Si Diable veut de Mohammed Dib en 1998, ou Maintenant, ils peuvent venir, d’Arezki Mellal, en 2002.
Tristan Leperlier, sociologue de la littérature, chargé de recherche au CNRS (Thalim) et auteur de l’ouvrage Algérie, les écrivains dans la décennie noire (CNRS éditions, 2018), analyse Houris comme « un livre sur l’amnésie, et lui-même amnésique », dans le sens où il invisibilise dans sa promotion la production littéraire abondante sur la décennie noire, avant et après 2005 et la loi de concorde civile.
Le chercheur fait référence au référendum organisé en Algérie le 15 août 2005 pour le vote sur la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » et son article 46, réprimant toute utilisation ou instrumentalisation « des blessures de la tragédie nationale » dans des écrits. Un article reproduit en ouverture de Houris pour signifier aux lecteurs et lectrices français·es le caractère transgressif de l’ouvrage.
« Soi-disant interdit »
Pourtant, insiste Tristan Leperlier, « il n’est pas du tout proscrit d’écrire sur la guerre civile, tout le monde en parle, beaucoup écrivent là-dessus et sont publiés. Ce qui l’est, c’est la remise en cause de l’institution militaire durant la guerre civile ».
Christiane Chaulet Achour souligne que lors de sa tournée pour présenter son roman en Algérie, en novembre 2024, Amina Damerdji a connu des rencontres très intéressantes avec ses lecteurs et lectrices, ce que confirme l’autrice auprès de Mediapart. « C’est pourtant un roman sur la décennie noire, c’est soi-disant interdit », ironise Christiane Chaulet Achour.
« On ne peut pas faire comme si tous les autres romans n’existaient pas », poursuit-elle, insistant sur l’importance de lire plusieurs ouvrages pour mieux comprendre cette guerre civile, « tout comme on le ferait pour la Seconde Guerre mondiale ». La critique littéraire cite le roman « si juste et prenant » de la Belgo-Algérienne Malika Madi, Les Silences de Médéa, paru en 2003, et les nouvelles « très fortes » de Maïssa Bey. Mais également des romans récents comme 1994, d’Adlène Meddi, Bientôt les vivants, d’Amina Damerdji, qui a reçu en début d’année le prix Transfuge – comme Kamel Daoud, en fin d’année.
« Non seulement il y a eu des romans sur cette période, mais il y a presque eu une saturation », abonde Walid Bouchakour, auteur d’une thèse sur la littérature algérienne à l’université de Yale (États-Unis). Il cite même un roman sur la décennie noire « avant même que celle-ci ne débute », comme Le Dernier Été de la raison, de l’écrivain algérien Tahar Djaout, assassiné en 1993, une « dystopie où il imagine le futur de l’Algérie alors que les islamistes prennent le pouvoir ». Le livre, inachevé, a été publié à titre posthume en 1999.
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre