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Houris, le roman évènement de Kamel Daoud

samedi 21 septembre 2024, par Michel Berthélemy

Qui, aujourd’hui, parle encore en Algérie de la terrible guerre civile qui a ravagé le pays et fait entre 200 000 et 300 000 victimes entre 1991 et l’an 2000 ? Qui parle encore de cette « décennie noire » dont le pouvoir voudrait effacer les traces ?

S’ils sont si peu nombreux à s’y risquer, c’est en partie pour ne pas raviver la douleur encore présente au plus intime de soi. Mais c’est surtout en raison de l’interdit majeur qui en est fait par le pouvoir. La charte pour la paix et la réconciliation nationale, publiée en 2005, stipule en effet, dans son article 46, que sera « puni d’un emprisonnement de 3 à 5 ans et d’une amende de 250 000 à 500 000 dinars quiconque qui, par ses déclarations, écrits et tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’État, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international… ».
La chape de silence imposée par cette loi de 2005 a donc étouffé toute possibilité de débat et même de recherche historique. Alors que la guerre d’indépendance est enseignée, glorifiée, et régulièrement invoquée pour « cimenter » l’union nationale, « il est interdit d’enseigner, d’évoquer, de dessiner, de filmer et de parler de la guerre des années 1990 », tous actes passibles de poursuites et de condamnations.
Kamel Daoud brave l’interdit. Il nous raconte l’histoire d’une jeune femme, Fajr (Aube en français) égorgée par les islamistes du FIS avec toute sa famille un jour de 1999 dans un village de l’Oranais. Par miracle, la jeune femme survivra mais gardera de terribles séquelles qui l’obligeront à respirer avec une canule et la rendront muette. Alors qu’elle vit avec sa mère adoptive, elle décide de retourner dans son village sur les traces du massacre et de sa sœur elle aussi égorgée. Durant son périple parsemé de rencontres, elle promet à l’enfant qu’elle porte en son sein de ne pas la laisser vivre dans ce monde non seulement soumis aux égorgeurs mais où la femme est méprisée, traitée par l’homme en esclave, où elle « n’a pas le droit de travailler ni d’avoir une pension, ni se marier ou divorcer, ni voyager sans papiers, ni sortir sans être accompagnée par un homme ».
Kamel Daoud s’en prend ainsi vigoureusement aux islamistes égorgeurs, ces « fous de Dieu », mais aussi à la domination masculine, à cette emprise patriarcale extrêmement prégnante à tous les niveaux de la société algérienne, depuis cercle familial jusqu’à l’ensemble du corps social.
Houris, c’est le roman de l’oubli impossible mais pourtant exigé par le pouvoir. « Je suis, dira Aube, le plus solide des indices de tout ce que nous avons vécu en dix ans. Je cache l’histoire d’une guerre entière, inscrite sur ma peau depuis que je suis enfant ».

Kamel Daoud est écrivain et journaliste. Il vit aujourd’hui à Paris.
Son roman, Meursault, contre-enquête, a obtenu en 2014 le Prix Goncourt du premier roman. Houris, publié en 2024, est édité chez Gallimard.

Pour aller plus loin : France Culture diffuse une série de 4 émissions consacrées à la "décennie noire".
https://www.radiofrance.fr/francecu...

Lire aussi la critique intéressante du journal québécois "Le Devoir"
https://www.ledevoir.com/lire/81980...?

Messages

  • Avant d’avancer des informations non fondées, sachez qu’il y a de nombreux romans dont les actions se passent durant le terrorisme ou la guerre civile, publiés en Algérie et même primées. Daoud n’est pas le premier, ni c’est une exclusivité ni transgression. Renseignez-vous sinon je vous fais une liste.

    • Bonjour
      je n’ai jamais dit que Kamel Daoud est le seul à aborder le sujet, même si ma formulation pouvait le laisser entendre. Heureusement que ce n’est pas le cas, d’ailleurs ! J’ai simplement dit ce qui est évident : le pouvoir algérien fait tout pour qu’on en parle le moins possible, particulièrement en Algérie. Mais j’accepte volontiers votre proposition de liste. Et si vous le permettez, je la ferai figurer dans l’article qui nous occupe aujourd’hui.
      Bien cordialement

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