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Approche d’une défense civile non-violente
lundi 1er décembre 2025, par
Par Thierry Castelbou
Proposé par Michel Berthelemy et Annick Jullion
Thierry Castelbou est boulanger aux Truels, sur le Plateau du Larzac. Il a écrit le texte qui suit dans le dernier numéro de Gardarem Lo Larzac. Merci à Annick Jullion de nous l’avoir transmis et d’avoir obtenu de l’auteur l’autorisation de le reproduire sur le site de la 4acg.
Ni défaitisme ou capitulation, ni course aux armements et escalade de la violence : ouvrir une troisième voie
Par Thierry Castelbou
Dans le dernier numéro de Gardarem Lo Larzac (GLL), Thomas concluait son article « Réarmement » sur la nécessité de « développer une véritable défense civile non-violente (DCNV) ». Or j’entends que pour beaucoup de personnes le concept de DCNV reste vague, incompris, voire inconnu. Dans les années 70-80, la question d’une alternative à la défense armée était plus présente, du moins dans certains milieux militants. Depuis, elle a quasiment disparu des débats.
Cette éviction résulte probablement d’une part de l’effondrement de l’URSS - nous n’avions plus, depuis, d’ennemi désigné, de menace potentielle aux frontières (quoique l’on pense de la réalité effective de la menace d’alors) – et d’autre part de la suspension du service national obligatoire : on ne peut que se réjouir de celle-ci, mais de fait elle prive la jeunesse de l’obligation de se confronter à la question de l’armée.
Autrefois, une large majorité d’appelés rejoignaient bon gré mal gré leur régiment en toute obéissance, une minorité s’opposait à l’usage des armes en se situant dans l’objection de conscience. J’ai fait partie de cette minorité. Il ne s’agissait pas d’échapper au service militaire mais de poser un acte politique, moral et citoyen. « Donc, tu te débines et laisses à d’autres la charge de défendre ton pays ? » J’ai choisi de ne pas éluder cette interpellation et avec bien d’autres nous nous posions alors ensemble ces questions : qu’avons –nous à défendre ? et comment ? Le refus de l’armée se prolongeait par une réflexion sur la fonction de l’outil militaire et sur les alternatives possibles. Personnellement j’ai choisi d’accomplir mes deux ans de service civil au MAN (Mouvement pour une alternative non-violente) notamment parce qu’il était au cœur de ces réflexions.
Refusant d’apprendre à tuer pour défendre la patrie, il me paraissait cohérent de profiter de ce temps de service pour imaginer comment défendre autrement ce à quoi je tiens. C’est là une différence fondamentale entre une position uniquement pacifiste - « non à la guerre, non aux armes » - et une approche où l’on prend en compte la réalité des menaces et où l’on cherche en y répondre en sortant d’une logique militaire.
Le dimanche 21 septembre nous étions quelques-uns devant le camp militaire de la Cavalerie pour dénoncer l’économie de guerre et la politique de réarmement. Ce genre de protestation est indispensable mais insuffisant. Nos gouvernants s’appuient sur l’invasion de l’Ukraine pour pointer une nouvelle menace russe et, comme par une logique implacable, décider d’augmenter le budget militaire. Il ne s’agit pas de nier les risques mais de préciser d’abord ce que nous voulons défendre et puis d’inventer les moyens d’une défense qui déjoue le recours à la guerre.
La DCNV va de pair avec les pratiques démocratiques
Dans la logique armée, on défend des frontières, on s’attache à empêcher l’ennemi d’entrer et, s’il entre, à défendre pied à pied le territoire. Une stratégie de défense non-violente s’appuie sur d’autres bases. Au lieu d’envoyer des soldats à la boucherie, on laisse enter l’ennemi qui trouve alors une population préparée à lui mener une vie impossible, à ne pas collaborer, à le démoraliser. Ce n’est pas parce qu’il est là qu’il devient le maître. Au lieu d’entrer dans la logique de symétrie qui prévaut dans la défense armée, une DCNV joue sur la dissymétrie, comme en aïkido où l’on utilise la force de l’adversaire pour le faire chuter. Résumé ainsi en quelques mots, cela paraîtra à coup sûr irréaliste à qui ne s’est pas penché sérieusement sur la question. . « Si vous ne vous défendez pas par les armes, votre ennemi aura tôt fait de vous supprimer ! »
Une DCNV, en cas d’invasion, n’ira pas hélas sans morts … mais probablement moins qu’une défense armée : un soldat ennemi sera plus prompt à tirer s’il se sent physiquement menacé que s’il est confronté à des gens non armés mais déterminés, non serviles, qui l’interpellent par leur attitude, leur dignité, pourquoi pas avec humour. Des gens qui veulent simplement continuer à vivre chez eux, dans une société respectueuse des libertés, de la justice, de l’environnement.
« La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas ». Une manifestante portait en chasuble cette citation de Paul Valéry devant le camp militaire. Refuser la guerre c’est refuser de tuer cet homme que je ne connais pas. Qui est-il, sinon quelqu’un qui se trompe de combat, ou plus probablement qui est trompé par son gouvernement. Peut-être en toute bonne foi vient-il combattre des « nazis », des « terroristes ». Il y a beaucoup plus de risques de le conforter dans son erreur en adoptant face à lui la même attitude agressive qu’en lui offrant l’image d’un peuple qui ne demande qu’à vivre en paix.
Défendre ma vie ou ma liberté au prix de la vie de quelqu’un qui est trompé est pour moi un non-sens. Accepter la défense armée, c’est infliger la peine de mort sans jugement. Entendons-nous bien : il y a quantité de causes justes défendus armes en mains. Mais il n’y a pas de guerre juste : les meilleures causes entrainent les pires atrocités. Le choix d’une défense armée est aussi un choix de société. L’option militaire implique la promotion de l’obéissance, va de pair avec une attitude de soumission, cultive le virilisme. Elle s’appuie sur une jeunesse -principalement masculine – qu’elle peut aller jusqu’à sacrifier. L’option DCNV repose sur l’ensemble de la population, sur ses pratiques démocratiques, son sens des responsabilités, ses solidarités ; elle est favorisée par la pratique de la désobéissance civile en temps de paix.
Il serait absurde de présenter la DCNV comme une panacée, une recette miracle qui garantirait la sécurité d’un pays. Mais à ceux qui doutent de sa possible efficacité on peut rétorquer : et la guerre ? La DCNV s’appuie sur quelques exemples spontanés encourageants mais n’a jamais été franchement mise en œuvre, les preuves à faire son devant elle. Alors que la guerre, depuis des lustres, a fait la preuve de son inefficacité : perdants et gagnants en sortent meurtris, amputés, endeuillés, traumatisés ou même déshumanisés, sans compter les dégâts affectant les milieux de vie.
Refuser le retour de la guerre
Le frein à la mise en place d’une DCNV sera surtout psychologique et culturel : on ne rompt pas facilement avec la conviction qu’on ne peut faire face aux armes qu’avec des armes. Elle a pourtant été prise au sérieux dans plusieurs pays, et même en France : en 1985 Christian Mellon, Jean-Marie Muller, et Jacques Sémelin avaient publié, sur commande du ministère de la défense, une étude intitulée « La Dissuasion civile »(le titre lui-même met en évidence que la seule préparation d’une DCNV pourrait décourager un agresseur). Certes quand des responsables politiques s’intéressent à la DCNV ce n’est qu’en complément à la défense armée, alors que selon les penseurs qui en ont étudié les ressorts, elle serait plus opérante sans être associée à une réponse militaire… Quoiqu’il en soit l’intérêt pour ces études a décliné avec la fin de la guerre froide et il est urgent de les réactiver et actualiser à l’heure des appels au réarmement.
Notre génération a vécu jusqu’il y a peu en croyant que la guerre ne nous concernerait plus directement : après la réconciliation franco-allemande, on était entré dans ce bout de continent dans une ère de paix perpétuelle. Mais la guerre, sous Macron, devient envisageable : on s’y prépare. L’éventualité d’une agression russe reste hautement hypothétique. On y répond cependant à coups de milliards supplémentaires aux armées, alors qu’on est incapable de trouver les moyens de relever les défis du dérèglement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, de la prolifération des pollutions de l’eau, de la terre et de l’air.
Ces combats à mener ne sont pourtant pas eux hypothétiques. Augmenter le budget militaire, c’est à la fois rendre plus probable la guerre et aggraver la crise écologique. Je réactive mon objection de conscience, le refus de tuer ou que l’on tue en mon nom. Devant ceux qui voudraient nous déstabiliser nous devons être forts : forts de nos réseaux de solidarité, forts de notre résistance à tout autoritarisme, forts de nos capacités à tracer de nouvelles voies, forts de notre détermination à dire non à la guerre.
Thierry Castelbou
N.D.L.R.
Thierry Castelbou, engagé dans la Communauté de l’Arche, paysan sur le Larzac, a été directeur de Gardarem lo Larzac-Le journal du Larzac solidaire, de 2003 à 2023.
https://larzac.org/accueil/echos-et-publications/gll-le-journal-du-larzac-solidaire/
Édité par Gérard C
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre
Messages
1. Approche d’une défense civile non-violente , 14 décembre 2025, 15:06, par Jean Sadoux
Je suis très admiratif de ce texte sur la DCNV dont j’ignorais tout jusqu’à ce jour.
Ce thème ne gagnerait-il pas à être travaillé et développé par la commission "contre la guerre" ?... Ne pourrait-il pas faire l’objet d’un atelier à l’occasion de la prochaine AG ?...
Je n’ai sans doute pas tout suivi sur le site (et je ne suis plus pour le moment sur la messagerie "liste 4adh")... mais je n’ai rien vu sur une prise de position de la 4acg sur le projet d’un service militaire volontaire en France dès 2026... Ce texte de Thierry Castelbou pourrait en être une ébauche ?...
2. Approche d’une défense civile non-violente - suite , 23 décembre 2025, 10:09, par Jean SADOUX
Après relecture (trop tardive) je m’aperçois d’une erreur de communication dans mon précédent commentaire... Il faudrait plutôt le lire légèrement modifié comme suit et dans cet ordre :
"Je suis très admiratif de ce texte sur la DCNV dont j’ignorais tout jusqu’à ce jour.
Ce thème ne gagnerait-il pas à être travaillé et développé par la commission "contre la guerre" ?... Ne pourrait-il pas faire l’objet d’un atelier à l’occasion de la prochaine AG ?... Atelier qui pourrait être animé par Thierry Castelbou en personne...
Je n’ai sans doute pas tout suivi sur le site (et je ne suis plus pour le moment sur la messagerie "liste 4adh")... mais je n’ai rien vu sur une prise de position de la 4acg sur le projet d’un service militaire volontaire en France dès 2026..."