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Algérie- « Le Cas Bugeaud », une histoire de violence coloniale
samedi 30 mai 2026, par
Par Rouchdi Berrahma. Orient XXI. 8 mai 2026
Proposé par Michel Berthelemy
Dans son dernier ouvrage paru en 2026 chez Tallandier, l’historienne Colette Zytnicki revient sur le rôle central joué par le maréchal Thomas-Robert Bugeaud dans la conquête de l’Algérie entre 1841 et 1847. Partisan d’une guerre totale, il met en œuvre une politique de domination fondée sur la dépossession foncière et la répression, dont les traces marquent encore les mémoires françaises et algériennes.
En Algérie, le maréchal Thomas-Robert Bugeaud (1784-1849) demeure largement perçu comme l’un des plus brutaux artisans de la conquête coloniale et comme une figure associée aux violences et aux « enfumades ». En France, son nom continue de susciter débats et controverses : héros militaire pour certains, symbole d’une domination impitoyable pour d’autres. C’est précisément cette fracture mémorielle entre les deux rives de la Méditerranée que l’historienne Colette Zytnicki analyse dans Le Cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie.
Si l’historienne a choisi de se pencher à nouveau sur une figure déjà très présente dans l’historiographie, c’est d’abord en raison d’une singularité politique : Bugeaud est resté gouverneur général de l’Algérie de 1841 à 1847, bien plus longtemps que ses prédécesseurs. Cette longévité interroge : « Pourquoi une telle durée au pouvoir ? Cela supposait de ne pas se limiter à son action en Algérie, mais de s’intéresser aussi à ses rapports avec le pouvoir politique en France », explique-t-elle.
Bugeaud n’est pas seulement un homme de terrain. Il est un acteur central du régime de Louis-Philippe, capable de composer avec la presse, le Parlement et les équilibres politiques métropolitains. Sa carrière algérienne ne peut être dissociée de son rôle en France, notamment celui d’homme d’ordre marqué par la répression sanglante de la rue Transnonain le 14 avril 1834
Faire la guerre d’abord, coloniser ensuite
Dans le récit officiel français, Bugeaud fut longtemps présenté comme l’homme qui aurait « pacifié » l’Algérie. Une pacification qui, dans les faits, signifiait la mise en œuvre d’une guerre totale. Gouverneur général, il reçoit une mission sans ambiguïté : vaincre militairement avant toute installation coloniale durable.
La reddition de l’émir Abd El-Kader en 1847, célébrée à Paris comme un triomphe national, fut vécue en Algérie comme l’aboutissement d’une guerre asymétrique. Pour les populations locales, cette victoire signifiait l’écrasement d’une résistance politique et sociale, obtenue par des méthodes qui visaient non seulement les combattants, mais l’ensemble de la société et ses structures. Zytnicki le rappelle : cette guerre est menée en pleine conscience.
Bugeaud et ses officiers savaient ce qu’ils faisaient. Ils pouvaient parfois avoir des scrupules, des remords, mais ils justifiaient toujours leurs méthodes par la nécessité de combattre l’influence d’Abd El-Kader et la résistance algérienne.
Dans la mémoire algérienne, le nom de Bugeaud est indissociable des razzias, des déplacements forcés, de la destruction systématique de villages et de la confiscation des terres. L’objectif n’est pas seulement de vaincre, mais de briser. En détruisant les moyens de subsistance, en frappant les civils, en imposant des représailles collectives, l’armée coloniale cherche à rendre toute résistance impossible. Cette violence transforme des habitants en sujets dominés, privés de leurs terres, de leurs repères et de leur autonomie. Ce que l’on dit moins, souligne l’historienne, c’est que la conquête passe aussi par la soumission des élites locales : « Il n’y a pas de conquête sans ralliement d’une partie des élites aux conquérants. La confiscation de leur pouvoir et leur mise au service de l’ordre colonial sont un élément central du système.
Une méthode de gouvernement
Chez Bugeaud, la violence n’est ni accidentelle ni marginale. Elle est pensée, assumée et justifiée. Si Zytnicki se montre prudente sur le terme de « théorisation », elle insiste sur une évidence : la violence est conçue comme un instrument politique. « Il ne s’agit pas d’une dérive. La guerre totale, incluant les populations civiles, est perçue comme le seul moyen de vaincre la résistance. » Bugeaud voit dans l’armée un outil global : défense extérieure, répression intérieure, mais aussi instrument de colonisation agricole. Son projet repose sur l’installation de soldats-colons dans des villages créés à partir des années 1840, vision qui entre d’ailleurs en conflit avec celle des colons civils et du gouvernement.
L’ouvrage démontre également que les méthodes expérimentées en Algérie ont ensuite irrigué la répression des révoltes sociales en métropole, révélant une continuité profonde entre guerre coloniale et maintien de l’ordre intérieur.
En France, sa figure de « héros colonial » connaît son apogée sous la Troisième République et le régime de Vichy, au moment où l’Empire est exalté. En Algérie, le débaptême immédiat de la place Bugeaud à Alger après l’indépendance, renommée place de l’Émir Abd El-Kader, ne fut pas un simple geste symbolique. Il signifiait le refus de célébrer un homme associé aux massacres et à la spoliation. « La mémoire n’a pas suivi la même trajectoire des deux côtés de la Méditerranée », souligne l’historienne.
Revenir sur Bugeaud, ce n’est pas juger le passé avec les yeux du présent. C’est reconnaître que la conquête de l’Algérie s’est faite contre un peuple, et non sur un territoire vide. C’est nommer la violence là où elle fut longtemps dissimulée derrière le vocabulaire de la « pacification ». L’ouvrage met ainsi en lumière un passé colonial qui continue d’interroger le présent. Car, pour Colette Zytnicki, l’enjeu est clair : « Relire les sources, relire les débats, confronter les mémoires, c’est tenter de trouver une voie lucide et apaisée entre la France et l’Algérie, qui ont en commun ce passé. »
Article original complet :
Orient XXI. Algérie. « Le Cas Bugeaud », une histoire de violence coloniale
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre