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Ces anciens appelés de la guerre d’Algérie aident ce pays pour apaiser leur conscience
samedi 9 mars 2024, par
Ouest-France Philippe ECALLE. Publié le 09/03/2024
Plutôt que de garder leur pension militaire, ces anciens de la guerre d’Algérie, et certains de leurs proches, financent des actions humanitaires dans ce pays. Une façon de soulager leurs blessures intimes.

Leur pension militaire est de 826,80 € par an très exactement. Pas grand-chose. Le prix d’une partie de leur jeunesse laissée en Algérie, entre 1954 et 1962. Vingt-huit mois, pour beaucoup d’entre eux, quand ils avaient vingt ans dans les Aurès et ailleurs. Ils y ont enfoui des souvenirs pas tous avouables. Tellement enfouis que certains sont impossibles à extraire, parfois juste difficiles à raconter.
Gilles Champain et Bernard Pointecouteau, 86 et 84 ans, n’ont rien oublié de ce qu’ils ont vécu là-bas. Cette guerre, quand ils y ont été parachutés, ils ne savaient pas pourquoi ils y mettaient les pieds.
Pas question d’empocher la pension
À l’époque, personne ne parlait de guerre. Certains évoquaient des « opérations de maintien de l’ordre », d’autres parlaient « des évènements d’Algérie ». Un voile sémantique pour mieux flouter la réalité. Dans un documentaire, en 1992, le réalisateur Bertrand Tavernier parlera de La guerre sans nom. Une fois en Algérie, Gilles, Bernard et d’autres ont compris que c’était bien une guerre. Jacques Chirac, Président de la République (1995-2007), le reconnaîtra officiellement, ouvrant la porte à cette pension militaire.
« Je n’étais pas à l’aise avec cet argent », témoigne Gilles Champain, Vendéen de La Bruffière. Bernard Pointecouteau, Vendéen lui aussi, n’en a jamais voulu non plus. Pas question pour eux d’empocher cette pension. Même s’ils s’interdisent de juger ceux qui estiment légitime de la percevoir. Plutôt que de garder cet argent « taché de sang », disent certains, ils le reversent à l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (4 ACG), « pour financer des projets humanitaires et solidaires ». Ils savent ce que certains pensent de leur geste. Mais tant pis. Ils assument. Le prix de leur liberté, peut-être d’une dignité retrouvée, eux qui auraient aimé dire non à cette guerre sans pouvoir le faire.
417 adhérents dans l’association

L’association 4 ACG est née dans le Larzac. Comme un symbole, tant cette terre de lutte incarne l’esprit de résistance et de désobéissance. Elle a été fondée par Rémi Serres, Michel Delsaux, Georges Treilhou et Armand Vernhettes (les deux derniers sont décédés). Dans l’association, qui tient son assemblée générale les 15, 16 et 17 mars, à La Pommeraye (commune déléguée de Mauges-sur-Loire), dans le Maine-et-Loire, ils sont 417 adhérents.
Ils n’ont jamais été aussi nombreux, jamais aussi peu d’anciens appelés non plus. 152 seulement. Rien au regard des 1,3 million d’appelés. Les autres sont des « amis », « avec un A majuscule », tient à préciser Jean Sadoux, fier d’en être, lui qui n’a pas fait la guerre d’Algérie, mais dont les deux frères l’ont faite.
« L’argent à l’ennemi »
Pas nombreux, mais ils agacent. Parce qu’ils regrettent d’avoir « fait » cette guerre et le disent. Dans un livre (Guerre d’Algérie, guerre d’indépendance, Paroles d’humanité, chez L’Harmattan), dans le documentaire d’Emmanuel Audrain, Retour en Algérie, sorti en 2014. Et ils témoignent, très régulièrement, devant des élèves de collèges ou de lycées.
Ils refusent même le « titre » d’anciens combattants, comme s’ils voulaient gommer cette période et refusent de cautionner « le récit officiel de la guerre d’Algérie ». S’ils sont parfois vivement critiqués, ils sont aussi écoutés. « Parce qu’ils portent une voix différente et elle doit être entendue aussi, comme les autres », commente Anaïs Constant, de l’Office national des combattants et victimes de guerre (OnaCVG), bien consciente que cette voix sonne autrement.
Une démarche pas toujours bien acceptée par ceux qui ont foulé le sol algérien, qui ont combattu et perçoivent cette pension sans une once de culpabilité. « On nous reproche de donner l’argent de la France à l’ennemi, c’est ce que m’a dit un jour quelqu’un à qui je racontais ce qu’on fait dans l’association 4 ACG », témoigne Jean Sadoux.
Son frère, un appelé, retrouvé pendu
Jean-Marie Chevalier, 75 ans, de La Verrie (Chanverrie), en Vendée, n’était pas, lui non plus, sous les drapeaux pendant cette guerre. Son frère Louis, si. « J’avais 17 ans, en 1962, quand il est revenu. » Jean-Marie a rejoint la 4 ACG et témoigne des ravages de cette guerre, de l’après-guerre, de cette bombe à fragmentation. En 1963, quelques mois après sa libération, Louis est retrouvé pendu. Pour Jean-Marie et sa famille, la guerre d’Algérie vient de se rappeler à eux.
« Le lien entre ce suicide et la guerre d’Algérie ne fait aucun doute, raconte Jean-Marie. Louis s’était confié à un ami, à son retour, sur le bateau. Il avait raconté avoir été confronté à la torture. » Jean-Marie Chevalier témoigne aujourd’hui dans les établissements scolaires avec l’association. « Pas sur la guerre, puisque je n’y étais pas. » Mais sur ses conséquences. « Je raconte ce qu’on a vécu dans la famille, c’est une thérapie pour moi et on arrive à en parler en famille, y compris avec des beaux-frères qui ont fait la guerre d’Algérie, ce qui était impossible avant. »
« Que les jeunes ne fassent pas comme nous »
« On éveille les jeunes à l’esprit de résistance et de vigilance, pour qu’ils ne fassent pas comme nous, se laisser embarquer à 20 ans », poursuit Bernard Pointecouteau. Un éveil à la désobéissance, pour l’exercer quand elle se justifie ? En vingt ans, l’association a recueilli 1,2 million d’euros. De l’argent pour financer des actions dans les pays qui ont souffert ou souffrent des conséquences de la guerre, Tchétchénie, Maroc, bande de Gaza et bien sûr l’Algérie.
Surtout l’Algérie. « On privilégie les projets de développement économique et social en milieu défavorisé, l’achat d’un troupeau de ruminants, pour des projets d’émancipation de femmes, des écoles. » Une aide qui ne va pas de soi non plus de l’autre côté de la Méditerranée. L’argent français n’est pas toujours le bienvenu. Plus de soixante après, il a toujours le parfum de l’occupant. « Ça ne rentre pas dans le récit national, qui s’est construit autour de la guerre d’indépendance », raconte Laurent Hochecorne, professeur d’histoire-géographie au lycée Schuman de Cholet, tout jeune retraité et lui aussi « ami » de la 4 ACG.
« Ni drapeau, ni médaille »
Cette histoire percute la sienne, lui qui est né à Alger en 1958, de « Français de France, pas de Pieds-noirs, prend-il soin de préciser, mais partis sur les mêmes bateaux que les Pieds-noirs. »
Leur seul et unique drapeau aujourd’hui, à ces ex-appelés et leurs amis, c’est celui de la paix et de la fraternité. Rude combat. « Le jour de mon dernier voyage, je ne veux ni drapeau tricolore ni médaille (1) », prévient Gilles Champain, qui s’en veut toujours d’avoir « poussé la porte de cette metcha » et être tombé sur cet Algérien, « un collecteur de fonds ». « Il a levé les mains en l’air en me disant : mon frère, pas tuer moi ! » Le Vendéen n’a pas tiré. Mais l’épisode lui a valu les honneurs militaires et une médaille. Qu’il refuse de porter.
Adhésion à la 4ACG : 30 €.
(1) Metcha ou mechta : hameau ou maison de torchis.
Voir en ligne : Ces anciens appelés de la guerre d’Algérie aident ce pays pour apaiser leur conscience
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre