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Les images de guerre, arme d’émotion massive ?

jeudi 23 novembre 2023, par Webmestre

Par André Gunthert

À la différence de Guillaume Erner, je n’ai pas vu les vidéos de l’attaque du 7 octobre, images de vidéosurveillance ou de téléphones portables compilées par Tsahal dans un film de 48 minutes, régulièrement présenté depuis le 23 octobre à des membres de la Knesset, à des journalistes ou à des groupes de parlementaires étrangers (voir la description analytique proposée par CheckNews). C’est normal : Guillaume Erner est animateur de la matinale de France Culture, et je ne suis qu’un simple spécialiste de culture visuelle.

C’est aussi un peu dommage, car Guillaume Erner ne considère que ce que montrent les images, alors qu’un spécialiste s’interroge d’abord sur leurs conditions de visibilité. Qui sont pour le moins étranges. Qu’un État belligérant présente sa vision du conflit appartient à l’ordre des choses. Mais qu’il le fasse par l’intermédiaire d’un montage de sources vidéo, alors que dès les premières heures de l’ attaque, les réseaux sociaux ont répété l’avertissement désormais rituel de ne pas relayer les images de crimes, constitue une manière pour le moins paradoxale d’ opérer. Le choix de ne pas diffuser ce matériau au public, mais de restreindre le visionnage à des médiateurs privilégiés confirme et redouble cette contradiction. Que ces médiateurs acceptent ensuite de relayer la communication de l’État israélien sans la moindre prise de distance relève d’un exercice qui peut difficilement échapper à l’accusation de propagande.

Nous n’avons pas vu les images des victimes des attentats du 11 septembre, de Charlie ou du Bataclan. Pourquoi Tsahal a-t-elle rompu avec la doctrine de la censure des images violentes, confirmée lors des précédents conflits contre Daech ou en Ukraine, et qui a incité à une modération plus stricte des vidéos sur les réseaux sociaux ? Pour le comprendre, il suffit d’écouter Guillaume Erner et ses invités décrire, le 14 novembre dernier, l’horreur et la « cruauté » de ces captations, mentionner l’épisode atroce d’un père tué sous les yeux de ses enfants, avant que le meurtrier ne prenne un Coca dans le frigo, souligner la « jubilation des tueurs », ou rapprocher ces images de la production vidéo du groupe terroriste Daech. À rebours de la défiance qui accompagne les images de violence, l’État israélien a délibérément choisi l’exposition des formes documentaires brutes pour exciter l’indignation et la colère, dans une sorte de « stratégie du choc » appliquée aux images de guerre.

Comme la transformation de l’attaque du 7 octobre en un événement sans cause, l’imposition du cadre de la « guerre des civilisations » ou de nombreux autres éléments de langage, l’enjeu de cette stratégie de maximisation est d’occulter la réalité d’un contexte d’occupation coloniale, et de faire apparaître l’occupant comme une victime. Ce n’est donc pas en vertu d’une négation ou d’une modification de la doctrine de censure des images, mais bien parce l’État israélien espère bénéficier de l’émotion que provoque la vision de la violence qu’ il multiplie ces projections. On n’a pas entendu les journalistes souligner le caractère inédit de cette stratégie – habituellement réservée aux groupes terroristes, en raison de l’asymétrie des moyens qui les caractérise.

Il apparaît toutefois que, pas plus que les cris du député Meyer Habib, les images du 7 octobre ne parviennent à masquer l’ampleur des représailles qui s’abattent sur Gaza. Six semaines après l’attaque du Hamas, l’opération de communication de Tsahal n’a guère éveillé d’échos au-delà des cercles qui soutiennent déjà activement l’État israélien.

Cette réception tiède pose un problème théorique, car elle va précisément à l’encontre de la thèse des effets de la violence des images. Là encore, il faut recourir à l’analyse des conditions de visibilité plutôt qu’à celles des seuls contenus. Comme dans les cas des violences policières, la valeur de preuve des images n’existe que parce que le document visuel contredit la version généralement falsifiée des forces de l’ordre. Xavier Bertrand, en réclamant que le visionnage du film de Tsahal soit imposé aux auteurs d’actes antisémites, invoque le précédent du procès de Nuremberg. Mais les images qui furent alors présentées aux criminels nazis avaient pour objectif de réfuter leurs dénégations.

Personne n’a contesté la barbarie du massacre du 7 octobre, et les détails les plus atroces – voire quelques éléments inventés – ont abondamment nourri les débats sur la nécessité de la riposte. Lorsqu’un fait n’est pas remis en cause, le pouvoir de confirmation de l’image paraît sans objet. S’infliger la vision d’actes insoutenables n’a de sens que lorsque le document modifie la perception existante. « Non seulement on n’a pas eu besoin de voir la décapitation de James Foley pour faire comprendre ce qu’est l’État islamique ou de montrer la tête de Samuel Paty pour rendre compte de l’atrocité de son assassinat, mais, surtout, les images, on le sait, ne persuadent pas les complotistes », constate le député macroniste Eric Bothorel. A trop vouloir manipuler l’émotion, on prend le risque de montrer le doigt plutôt que la Lune.

Source : L’image sociale. Le carnet de recherches d’André Gunthert

Maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Spécialiste des médias d’enregistrement, de l’édition illustrée et des cultures populaires contemporaines.

https://imagesociale.fr/11340

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